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leur fortune. Personne n’oublie chez nous le bien que nous firent alors les soldats français : ils soignaient et portaient dans leurs bras les petits enfans pendant que les mères travaillaient, ils aidaient les hommes à reconstruire leurs maisons, ils distribuaient du quinquina aux malades atteints de la fièvre. En allant combattre dans leurs rangs, je paie la dette de mon pays, et, quoi que je fasse pour eux, ma reconnaissance n’égalera jamais leurs bienfaits. » Quelques Hellènes avaient précédé en France le gros des volontaires, et prenaient leur part des combats, des fatigues du siège de Paris, entre autres le capitaine du génie Nicolaïdès, ancien professeur de mathématiques à l’école militaire du Pirée, Mavromichalis, descendant d’une famille illustre, et le lieutenant Bourbaki, neveu du général français de ce nom, dont on connaît l’origine grecque[1].

Les occasions de montrer leur courage ne manquèrent pas aux envoyés de la Grèce dans les différentes armées où on les dispersa. À l’armée de la Loire, un certain nombre d’entre eux faisaient partie du corps des francs-tireurs de Paris, qui ne se ménageait point. À la retraite d’Orléans, les étudians grecs sauvèrent le drapeau d’une compagnie, et furent mis à l’ordre du jour après avoir perdu la moitié des leurs. À l’attaque d’un village des Vosges, une avant-garde, tout entière composée de Grecs, ne put être secourue à temps par les Italiens qui la suivaient, et se trouva enveloppée de toutes parts. On les somma de se rendre, ils refusèrent et combattirent en désespérés. Dix-sept tombèrent sous les balles ; d’autres, faits prisonniers, furent immédiatement passés par les armes. Il ne s’échappa qu’une poignée d’hommes, tous blessés, parmi lesquels on cite Constantin Bulgaris et George Calinzaros. Garibaldi signala ce glorieux et douloureux combat à l’admiration de son armée. La Grèce avait bien mérité de la France. Sur 1,500 volontaires hellènes qui, à travers mille difficultés, étaient parvenus à gagner notre sol, plus de 200 moururent au feu, sans parler des malades et des blessés.

Les survivans retournèrent dans leur pays avec tristesse, n’acceptant pas la défaite de la France, n’y voulant pas croire encore, espérant toujours une revanche pour nos armes. Les plus malheureux étaient les officiers et les soldats de l’armée régulière, que notre victoire aurait protégés, mais que le gouvernement grec, dominé par les influences russes et prussiennes, faisait emprisonner

  1. Le père du général Bourbaki, né en Grèce, prit du service en France sous le premier empire : il avait le grade de colonel dans l’armée française lorsque éclata la guerre de l’indépendance. Il alla au secours de ses compatriotes, fut blessé dans une rencontre et fait prisonnier par les Turcs, qui, suivant leur usage inhumain, lui coupèrent la tête. L’envoyé que l’amiral français avait chargé de le réclamer au nom de son gouvernement comme sujet et serviteur de la France arriva trop tard.