Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/578

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bulances, mais pas toujours. Ça me fendait le cœur d’en voir qui remuaient sous les ceps avec un reste de vie, et qu’un pansement aurait pu sauver; mais j’avais du feu dans le sang, et ne songeais qu’à pousser mes cartouches dans le canon de mon fusil. De l’artillerie qui avait passé le pont après nous envoyait des volées d’obus sur Villiers. C’était un beau tapage, on devient fou dans ces momens-là.

Nous étions lentement revenus sur la route; des canons s’y étaient mis en batterie; la nuit commençait à tomber. La batterie tirait par volées. On voyait sortir de la gueule des canons de longues gerbes de feu rouge. Ils étaient placés derrière nous, à 30 mètres à peine de nos épaules. Les éclairs larges et flamboyans passaient sur nos têtes, illuminant tout. Quand la rafale partait, nous éprouvions une secousse terrible; mon dos pliait; il me semblait que j’avais la colonne vertébrale cassée par la décharge. A la nuit noire, on nous fit entrer dans un grand parc où nous devions prendre gîte. Les postes furent désignés, et on plaça les sentinelles. Le sac nous pesait horriblement; les jambes étaient un peu lasses; nous avions marché depuis le matin dans les terres labourées, et le sac au dos, c’est dur. Les tentes montées, il fallut songer au dîner. Je n’avais pas fait mon stage sur les bords de la Meuse pour m’endormir dans le gémissement. Il y avait des champs autour du parc. J’y courus et ramassai des pommes de terre en assez grande quantité pour remplir mon capuchon. Ce n’était pas un magnifique souper, mais enfin c’était quelque chose, et ces pommes de terre cuites sous la cendre, avec un peu de café par-dessus, m’aidèrent à trouver le sommeil.

Le lendemain matin, une vigoureuse fusillade nous réveilla en sursaut. On sortit des tentes, et on courut aux armes. C’étaient les Prussiens qui étaient tombés sur les grand’gardes d’un régiment de ligne, et les avaient surprises. Les soldats qui dormaient, les fusils en faisceau, avaient été tués ou faits prisonniers. Vingt expériences ne les avaient pas corrigés. Personne n’avait appris l’art d’éclairer une armée. Tout ce bruit venait du côté de Petit-Bry. J’y connaissais une petite maison sous les arbres. Un pan de la façade était crevé. Les fenêtres, sans volets et grandes ouvertes, semblaient me regarder. L’ordre nous fut donné de partir immédiatement. Le bataillon passa sous le fort de Nogent, tourna sur la gauche et gagna en grande hâte Joinville-le-Pont en longeant la redoute de Gravelle, qui lançait des obus. — Tiens! des gardes nationaux, me dit un jeune soldat qui s’appelait Michel et qui m’avait pris en affection pour quelques paquets de tabac.

Il y en avait en effet plusieurs bataillons réunis autour du village. C’était la première fois que j’en voyais en ligne. Ils paraissaient fort agités, parlaient, gesticulaient, quittaient les rangs.