Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/577

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y avait de l’autre côté du parc une route où le passage de l’artillerie et des fourgons avait creusé des ornières. A l’appel du clairon, les zouaves s’y rallient. Le beau soleil nous animait et nous égayait, nous avions chaud ; nous pensions que rien ne nous était impossible. Afin de ne pas perdre une minute, on se mit à fouiller des maisons qui bordaient la route. Pauvres maisons! les portes en étaient ouvertes, les fenêtres enfoncées. On n’y trouva point d’habitans, et cependant il était clair que les Prussiens s’y étaient installés il n’y avait pas longtemps encore. Une pipe chaude reposait sur une table, une belle pipe en porcelaine blanche avec un portrait de la Marguerite de Faust; j’allais étendre la main sur ce souvenir, il était déjà aux lèvres d’un caporal. Des bouts de cigare encore allumés s’éteignaient partout. Sur le coin d’une table, une omelette entamée refroidissait à côté d’un saucisson dont il ne restait qu’une moitié. Dans la maison voisine, où il y avait encore une persienne qui achevait de brûler dans la cheminée avec les débris d’une commode, un ronflement qui partait d’un coin attira mon attention. Je tirai à moi, avec le sabre-baïonnette de mon chassepot, une couverture qui s’arrondissait sur une boule. Un grognement en sortit. J’avais eu le mouvement un peu brusque : la boule remua, et j’aperçus sur son séant un grand grenadier saxon qui se frottait les yeux; il était ivre-mort, et riait à désarticuler sa mâchoire. — C’est un farceur! cria un zouave de Paris qui ne croyait à rien, pas même à l’ivrognerie. Il le piqua légèrement de sa baïonnette. — Ya! ya! murmura le Saxon, et, roulant sur le côté, il s’endormit derechef. Cependant quelques balles tirées des crêtes, dont nous n’étions plus séparés que par quelques centaines de mètres, cassaient les tuiles et frappaient les murs. Il fallut quitter les maisons et se déployer de nouveau en tirailleurs. Tout en cheminant, nous débusquions quelques vedettes prussiennes qui se repliaient sur les hauteurs en faisant feu. Nous ripostions, et chaque fois que ces vedettes s’en allaient, il tombait quelques-uns des leurs. Les forts tiraient pour appuyer notre mouvement, et les obus qui passaient en sifflant éclataient dans le parc de Villiers. C’était superbe.

Une partie de l’action, vigoureusement engagée, se passait sous nos yeux. C’était plus vif qu’à la Malmaison. Toute ma compagnie était déployée dans les vignes; les compagnies de soutien nous rejoignirent, et la marche en avant se dessina. Il m’était difficile de tirer à coup sûr; je tirai au jugé et en m’efforçant de calculer mes distances. Les Prussiens tenaient ferme et renvoyaient balles pour balles. Elles faisaient sauter les échalas, et souvent rencontraient des jambes et des bras. Quelques zouaves atteints descendaient la côte en traînant le pied ; d’autres se couchaient dans les sillons. Des camarades allaient quelquefois les chercher pour les mener aux am-