Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/583

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faces livides, ces mains violettes, ces yeux éteints, et tous ces morts qui devaient attendre pendant huit jours leur sépulture. Je tombai sur mon sac comme une masse. Il n’y avait pas une demi-heure que je dormais d’un sommeil lourd lorsqu’un soldat vint me réveiller, et me prévint de la part de l’adjudant qu’une distribution de vivres allait avoir lieu à Petit-Bry, place de l’église, à une heure du matin. Je me frottai les yeux. Il était onze heures. Si je me rendormais, étais-je bien sûr de me réveiller à temps? La prudence me conseillait de marcher. C’étaient deux heures de cigarettes à fumer; mais l’idée de m’éloigner du bivouac ne me vint plus. Un peu avant une heure, grelottant sous ma couverture, je commençai à faire la revue des hommes qui devaient m’accompagner. Je n’y mettais pas moins de rudesse que d’activité; mais ceux que je secouais par les épaules se rendormaient tandis que je tirais leurs camarades par les jambes. L’un grognait, l’autre ronflait, aucun ne bougeait. Je me mis à jouer des pieds et des mains au hasard, marchant dans le tas. Le premier qui se leva voulut crier, je le fis taire d’un coup de poing; en une minute, la corvée était debout, presque éveillée. Marcher en tête de mes hommes, c’était m’exposer à en perdre la moitié chemin faisant. Je pris la queue du cortège et arrivai au lieu du rendez-vous. Il n’y avait personne sur la place de l’église; j’en fis le tour une fois, deux fois, trois fois : — rien, pas un soldat, pas un comptable; le village semblait mort. La corvée maugréait, battait la semelle, courait, frappait du pied. Deux heures sonnèrent, rien encore. Mes hommes allaient et venaient, cognant aux portes. Quelques-uns tombaient dans les coins et s’y rendormaient; j’aurais voulu faire comme eux. Le froid était abominable. J’envoyai dans toutes les directions, et, bien sûr enfin qu’il n’y aurait point de distribution à Petit-Bry, je m’en retournai au campement.

Vers six heures du matin, le pétillement de quelques coups de fusil me réveilla; ils partaient de la tranchée, où une section de ma compagnie était de grand’garde et nous couvrait. Chacun de nous prit son rang, sac au dos. La fusillade devint bientôt rapide et vive; les balles prussiennes passaient au-dessus de nos têtes par volées avec de longs sifflemens. Tout à coup notre capitaine donna le signal de l’attaque, et criant à gorge déployée : Attaou! Attaou ! ce mot terrible qui avait retenti à Wissembourg et dont les syllabes arabes signifient tue! tue !: il se précipita en avant. Nous le suivîmes. Il y eut un instant terrible où les balles s’éparpillaient au milieu de nous dru comme la grêle. Comment passe-t-on à travers cette pluie? mais nous étions lâchés comme une meute de chiens courans, et, bondissant à côté de ceux qui tombaient, toujours guidés par le farouche attaou du capitaine, nous atteignîmes en un instant la