Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/592

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embuscade qui me ferait prisonnier? Ces réflexions ne m’empêchaient pas de marcher au hasard, tantôt le long d’une muraille, et profitant de la zone d’ombre qu’elle répandait, tantôt à travers champs. Des rires silencieux me prenaient au souvenir de Deerslayer cherchant la piste des Sioux dans les prairies du continent américain, des rires un peu nerveux. J’avançais toujours, le regard inquiet, l’oreille tendue. Quelquefois je m’arrêtais; j’écoutais, je prenais le vent; rien, toujours rien, et je continuais, bien résolu à ne rentrer qu’après avoir parcouru l’étendue entière du plateau. Il y avait déjà plus d’une demi-heure que j’errais ainsi, et cette demi-heure m’avait paru plus longue qu’une longue nuit, lorsqu’à une distance de 600 mètres à peu près j’aperçus aux vifs reflets de la neige le scintillement de quelques baïonnettes qui semblaient se mouvoir. Elles brillaient et s’éteignaient tour à tour, rapidement, au clair de lune. Je m’étais accroupi à l’abri d’une broussaille; ce ne pouvait être des Prussiens, En gens pratiques qui évitent l’éclat et le bruit, ils n’arment leurs fantassins que de baïonnettes en acier bruni qui ne lancent point d’éclairs, et les glissent dans des fourreaux de cuir qui ne dégagent aucun son, quelle que soit la vivacité de la marche. Tout à fait raffermi par cette courte réflexion, je m’avançai jusqu’à 300 mètres, et la main sur la gâchette, le fusil armé, d’une voix de Stentor, je criai : Qui vive! Une voix répondit : France! Mais je ne voulais pas être la victime d’une ruse de guerre. Savais-je si je n’avais pas affaire à une patrouille ennemie imitant nos allures et parlant notre langue? Je criai donc à la patrouille de venir me reconnaître; une ombre se détacha du groupe indécis qui faisait tache sur la neige devant moi, et s’avança : c’était le capitaine de la compagnie que je cherchais. Si j’étais content de l’avoir découvert, il ne l’était pas moins de m’avoir rencontré. J’avais été éclaireur, je devins guide, et la compagnie des francs-tireurs que nous attendions opéra son mouvement.

Pendant que je marchais à côté du capitaine, un échange de coups de fusil m’annonça que nos avant-postes causaient avec les avant-postes ennemis. On avait commencé le long des murailles du parc de Beauséjour le travail de la mine. Le génie et les pioches étaient à l’œuvre; les pierres tombaient; on allait faire l’essai de la dynamite sur un gros pan de mur. J’arrivai à temps pour assister à cette expérience. Je ne veux pas dire du mal de ce nouvel agent chimique, ni nuire à sa réputation ; mais ses débuts dans la carrière de la destruction ne me semblèrent pas heureux : deux détonations pareilles à deux coups de canon nous apprirent que la dynamite venait de faire explosion. On courut au mur qu’elle avait pour mission de mettre en poudre; on y découvrit deux trous de 50 centimètres carrés chacun : c’était un médiocre résultat, après deux heures de