Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/597

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


yeux, des cris rauques à la bouche; mais les Prussiens tiraient toujours, et nos bras frappaient à découvert. — Je ne pensais qu’à briser la porte et à passer. Les balles sautaient sur le bois et en détachaient des éclats; les aïs craquaient sans se rompre. L’un de nous tombait, puis un autre; un autre encore s’éloignait le bras cassé ou traînant la jambe. La poutre ne frappait plus avec la même force. Un instant vint où elle pesa trop lourdement à nos mains épuisées, elle tomba dans l’herbe rouge; nous n’étions plus que deux restés debout, le Criméen et moi. Des larmes de fureur jaillirent de mes yeux; lui, reprit froidement son chassepot, et passant la main sur son front baigné de sueur : — En route! dit-il.

Quelques zouaves tiraillaient à 100 mètres de nous. Pour les rejoindre, il fallait passer le long d’une route qui filait parallèlement au mur derrière lequel les Prussiens tiraient. Un sergent de zouaves qui bat en retraite ne court pas; l’amour-propre et la tradition le veulent. Vingt paires d’yeux me regardaient; je leur devais l’exemple. Le Criméen me suivait, se retournait de dix pas en dix pas, brûlant des cartouches. Je portais un surtout de peau de mouton blanc qui me donnait l’apparence d’un officier et me désignait aux balles. A mi-chemin, je compris qu’on me visait. Une balle passa à 2 pouces de mon visage, suivie presque aussitôt d’une seconde qui s’aplatit contre un arbre dont je frôlais l’écorce. Une troisième effleura ma poitrine, enlevant quelques touffes de laine frisée. Décidément un ennemi invisible m’en voulait. — Je venais de rejoindre mes zouaves toujours accompagné du Criméen. — Par ici, me cria Michel, qui chargeait et déchargeait son fusil. Je me retournai. Une balle qui me cherchait, la quatrième, passa au ras de mes épaules et siffla ; un grand soupir lui répondit. Michel venait de tomber sur les genoux et les mains. Il essaya de se relever; le poids du sac le fit retomber, et il resta immobile, le nez en terre. Je courus vers lui. Une mare de sang coulait autour de sa veste. Le pauvre garçon fit un effort pour retourner sa tête à demi et me dire adieu. Je vis la clarté s’éteindre dans ses yeux. Sa tête posée sur mes genoux, je le regardais. Une clameur de joie me tira de ma stupeur. Un groupe de zouaves plus heureux que nous avait réussi à renverser une porte mal barricadée; ils entraient pêle-mêle par cette brèche. Je m’élançai de ce côté, la rage au cœur. Déjà mes camarades couraient au plus épais des taillis, d’où les Prussiens débusqués s’échappaient à toutes jambes. Des balles en faisaient rouler dans l’herbe. Je sautai par-dessus leurs corps avec l’élan d’un animal sauvage; j’aurais voulu en tenir un au bout de ma baïonnette. Les projectiles cassaient les branches autour de moi ou labouraient le sol; des hommes s’abattaient lourdement, d’autres,