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veaux. La capacité de ces creusets varie de 20 à 30 ou 40 kilogrammes, suivant la ténacité ou la dureté de l’acier qu’on veut obtenir.

Nous voici maintenant hors des opérations préliminaires ; les fours ont rempli leur œuvre, les creusets aussi ; la coulée est prête. La halle où se font les grandes coulées peut contenir jusqu’à 1,200 creusets placés dans des fours par 4, 8 ou 12 suivant leurs dimensions. Il s’agit de conduire cet acier liquide, réparti dans une foule de petits récipiens, vers des moules plus vastes, non plus en terre, mais en fonte épaisse, toujours cylindriques et variant de grandeur, de 60 kilogrammes à 37,000 dans leur plus grand écart. Ces moules qui vont recevoir la coulée sont rangés dans une tranchée médiane desservie par une grue mobile qui, se portant çà et là, suffit à tous les besoins. Le signal est donné ; la manœuvre commence. Les hommes, armés de pinces et divisés par équipes, ont leur poste et leur consigne militairement réglés. L’analogie est frappante. Les temps et les mouvemens sont tantôt simultanés, tantôt successifs ; mais, venant d’un seul homme ou de plusieurs, rien n’y est arbitraire, tout y est calculé, et arrive à point pour un effet voulu. En réalité, chacun sait son rôle simple ou combiné. Le contre-maître aura bien déterminé la place du moule pour qu’il soit à la portée de tous les fours en fusion ; il aura calculé les pentes des rampes descendant vers la tranchée ; sur ces pentes règnent des canaux convergens à une cuvette qui domine le moule. C’est dans ces canaux que les ouvriers verseront l’acier, portant leur creuset sur une pince, deux par deux, au moyen de relais, réglant leur pas l’un sur l’autre, de manière que leur charge en reçoive le moins d’ébranlement possible, et perde également le moins possible de son degré de déliquescence ; faisant en sorte qu’il ne règne au milieu de tout cela point de désordre, que personne ne s’enchevêtre, qu’aucune éclaboussure du métal en fusion ne jette dans le travail sinon le deuil, du moins des émotions douloureuses.

Dieu merci, l’opération s’est passée cette fois sans accident. Le moule est rempli en quelques minutes : deux heures plus tard, le bloc est figé et dégagé de son enveloppe. À quoi servira-t-il ? Qui le sait ? Comme dans la fable, sera-t-il dieu, table ou cuvette ? Les circonstances en décideront. En attendant, il s’agit de le mettre à l’abri. Il y a à Essen une curieuse halle, celle des blocs de métal qui attendent une destination, un ordre, une commande. Le bloc restera dans cette halle jusqu’à ce qu’on ait besoin de lui, et cela sans se refroidir entièrement. Construire des fours pour y entretenir dans cet état provisoire des masses énormes et difficiles à manier eût été trop coûteux ; on y a pourvu autrement. On couvre chaque pièce avec du fraisil soutenu par des petits murs en briques