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généité parfaite, ce qui ne se rencontre pas même dans l’acier de cémentation. Le grain, partout où le métal était mis à découvert, ne laissait rien à désirer aux connaisseurs ; il était uni, serré, régulier, brillant, sans imperfection en un mot. Le succès de ce bloc fut un des événemens de l’exposition ; à le montrer et à le faire valoir, M. Krupp avait eu la main heureuse. Il devint évident dès lors que ce métal trouverait de l’emploi, surtout dans les pièces qui, faites d’un seul bloc, comportent sous un gros volume une grande force de résistance, et ont besoin, pour donner toute sécurité, d’une autre matière que le fer.

La veine était donc venue, M. Krupp se garda de la brusquer. Pour exécuter son travail en toute liberté d’esprit, il lui manquait deux points d’appui, des finances aisées et des débouchés sûrs, en d’autres termes les moyens de produire et les moyens d’écouler. On a vu quelles sommes représentent à Essen les blocs déposés dans les halles d’attente ; il s’agissait de supporter sans gêne l’avance de ces sommes, il s’agissait en outre d’y rentrer avec profit par la voie la plus naturelle, le débit. Quant au premier point, M. Krupp n’avait que l’embarras du choix. Essen était connue et déjà en crédit : rien de plus aisé que de la constituer sous la forme la plus familière aux entrepreneurs d’industries, une commandite avec un capital d’actions et au besoin d’obligations ; même il eût pu, ce qui arrive souvent, en amortir une partie à son profit personnel, tout en gardant la gérance avec des droits et une quotité d’intérêts déterminés. M. Krupp ne fit pas de ces calculs ; il voulut rester maître chez lui, n’avoir de comptes à rendre qu’à lui-même ; il ne se sentait vraiment fort qu’à la condition d’être libre. En cela comme en tout, il obéit à son esprit réfléchi. Ce cortège d’actionnaires lui paraissait être une charge et un embarras sans compensation. Comme rouage consultatif, il n’y avait que de médiocres effets à en attendre ; comme expédient financier, il y découvrait de graves inconvéniens. Ce temps d’arrêt annuel, imposé à une usine, avec obligation d’en distribuer les bénéfices, lui semblait surtout contraire au régime qu’il avait introduit dans sa comptabilité. Essen capitalisait en réalité ses profits, et, après avoir payé ses dettes, employait le reste à des travaux neufs. Ainsi rien de ce qui se gagnait dans l’établissement ne s’en détournait, qui ne concourût à en développer les proportions et à en accroître les ressources.

Sur cette donnée, M. Krupp prit un parti auquel il n’a plus dérogé : il se promit de ne point recevoir de fonds qui donneraient contre lui d’autres droits que le service des intérêts et le remboursement du principal à l’échéance. Le mode de comptabilité consistait dans l’ouverture de comptes courans. Dans ces termes, jamais les fonds ne lui ont manqué ; ils affluaient dès le début, et plus tard