Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/65

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


le consul n’obtint plus du vice-roi que des réponses évasives. Un autre jour, un Européen était massacré dans un village écarté, à l’instigation, suivant toute apparence, des lettrés du voisinage et avec la connivence des autorités chinoises. Les indigènes qui prêtaient leur maison aux missionnaires étaient battus et emprisonnés; les Chinois convertis à la religion chrétienne se voyaient soumis aux plus indignes traitemens sans cause ni raison. La population native refusait même la moindre marque de déférence aux personnes que l’on est convenu, entre gens civilisés, de traiter avec le plus grand respect. Lorsque M. Ross Browne, ministre plénipotentiaire des États-Unis et successeur de M. Burlingame, arrivait à Tien-tsin en septembre 1868, on lui fournit des bateaux pour remonter le Peï-ho jusqu’à Tong-tchou, le port de Pékin, à 15 ou 20 kilomètres de cette capitale. Une fois débarqué, il se vit abandonné sur le rivage avec sa famille, sa suite et ses bagages, au milieu de la foule. Quand il eut obtenu des voitures, après une demi-journée d’attente, il fit son entrée à Pékin sans qu’aucun officier daignât l’escorter. A la même époque, M. Burlingame et ses secrétaires étaient reçus dans les capitales de l’Europe avec les honneurs que les Occidentaux accordent aux ambassadeurs.

Un incident de ce genre vint plus tard refroidir singulièrement le zèle que les ministres de la Grande-Bretagne affichaient pour le gouvernement de la Chine. Le duc d’Edimbourg, l’un des fils de la reine Victoria, qui faisait le tour du monde sur la frégate la Galatée, avait été reçu partout avec les démonstrations les plus flatteuses. A Pékin, les autorités chinoises feignirent d’ignorer sa présence. Peut-être avait-on compté en Angleterre que le fils du ciel, en présence duquel les ambassadeurs européens n’avaient jamais été admis, recevrait du moins avec égard un membre de la famille royale. Le prince Alfred ne fut pas plus heureux que lord Elgin et le baron Gros. L’empereur, qui est visible pour les ambassadeurs du Thibet et de la Corée, ne consent jamais à recevoir les envoyés européens, et ne fait pas d’exception pour les rejetons des familles souveraines. Le fils de la reine d’Angleterre fut donc éconduit comme un simple mortel, et l’accueil enthousiaste que lui firent les résidens de Canton, de Shang-haï et de Macao parut un assez faible dédommagement de cette tentative humiliante. Le gouvernement britannique se plut alors à répéter ce qui se disait déjà depuis longtemps entre personnes se prétendant bien renseignées sur le régime intérieur de la Chine, qu’il fallait attendre la majorité de l’empereur, vers 1873, pour tenter une démarche décisive, et jusque-là sauvegarder la situation par une sage politique de non-intervention. La conséquence naturelle était l’abandon du nouveau traité.