Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/64

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Ceci se passait peu de temps après que M. Burlingame avait réclamé pour sa patrie d’adoption l’égalité de traitement avec les puissances occidentales, et que lord Clarendon, admettant ce principe, avait défendu aux consuls et aux officiers de marine de faire aucun acte d’hostilité contre les Chinois avant d’avoir obtenu l’approbation du ministre anglais à Pékin. — Nous allons traiter la Chine comme une nation civilisée, disait lord Clarendon ; n’est-il pas équitable de la relever tout d’abord des obligations onéreuses que nous lui imposions, il y a dix ans, par la force des armes? Ménageons son amour-propre, ayons souci de sa dignité ; elle nous en sera reconnaissante. Jusqu’à ce jour, elle n’a traité avec les barbares d’Occident que vaincue et humiliée. Prouvons-lui qu’il y a plus d’avantage à s’entendre avec nous par la voie diplomatique. — A quoi les négocians répliquaient qu’ils n’avaient effectivement aucun souci de l’amour-propre et de la dignité des Chinois, qu’ils ne savaient pas au juste si ces hommes jaunes avaient dans le cœur quelque sentiment de ce genre, et qu’en somme lord Clarendon n’était pas ministre d’Angleterre pour prendre la défense des Chinois contre les Anglais. Au demeurant, ils avaient lieu de croire que l’autorité de l’empereur n’était que nominale dans les provinces, et enfin ils accueillaient avec une répugnance excessive cette expérience de politique asiatique dont ils craignaient d’être victimes, corps et biens. Le cabinet de Londres aurait eu d’autant plus tort de négliger ces réclamations, que la colonie européenne entière les appuyait sans distinction de nationalité. Les Français et les Allemands, aussi bien que les sujets de la Grande-Bretagne, soutenaient avec une conviction inébranlable que la vieille politique d’intimidation réussissait seule vis-à-vis du Céleste-Empire, et les Américains eux-mêmes, si fiers qu’ils fussent du rôle attribué à leur concitoyen Burlingame, ne se laissaient pas convaincre que la Chine fût digne d’être admise dans le concert des nations civilisées.

Nombre de faits récens prouvaient que la vieille hostilité de la dynastie mandchoue contre les étrangers n’était pas éteinte. De la part du peuple, il n’y avait qu’indifférence; de la part des mandarins et des lettrés, la haine se cachait à peine. Des missionnaires anglais s’étaient établis à Yang-tchou, près du confluent du Grand-Canal et du fleuve Yang-tsé; en 1868, leur maison fut brûlée, et ils n’échappèrent à la mort que par une fuite rapide. Le consul anglais de Shang-haï s’étant aussitôt rendu sur les lieux avec une canonnière, Tseng-kou-fan, vice-roi des deux Kiangs, personnage important que nous retrouverons plus tard, promit d’abord d’accorder les indemnités pécuniaires et les réparations qu’on lui demandait; mais, la canonnière s’étant éloignée par suite d’un accident imprévu,