Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/653

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régime une presse entièrement libre et le suffrage universel, — à la condition toutefois que le pays soit républicain.

On craint tant aujourd’hui les bouleversemens sociaux, que l’on considérerait volontiers comme la meilleure forme de gouvernement celle qui est la plus propre à combattre ce danger. Les nations épouvantées sont portées à croire que c’est le despotisme, et elles se livrent à un maître. Leur erreur est grande. Le despotisme, d’abord accueilli avec transport, ne tarde pas à soulever contre lui l’esprit de liberté, qu’on n’est pas encore parvenu à étouffer complètement dans notre Occident. La lutte s’engage; les amis de la liberté, pour attaquer le pouvoir, cherchent partout des alliés, et ils en trouvent précisément dans ces mécontentemens sourds et redoutables que provoque l’ordre social actuel. Ils accroissent ainsi démesurément la force d’un mouvement qu’ils auraient combattu, s’ils n’avaient songé avant tout à renverser la tyrannie. Au contraire, avec la république, il semble qu’il n’y ait plus de conquêtes à faire sur le terrain politique. L’attention peut donc se porter continuellement sur la défense de l’ordre social. D’ailleurs, comme le remarque fort bien M. Caro, la république, qui est la nation elle-même, peut déployer une vigueur de répression interdite à la monarchie, car celle-ci doit mesurer ses coups avec une extrême modération : on ne lui pardonne pas le sang versé pour sa défense. C’est au nom de quelques émeutiers tués en février 1848 que l’on a renversé la monarchie de juillet. La république de 1848 et celle de 1871 ont chacune vaincu des insurrections d’une puissance sans exemple, au prix de combats acharnés et d’exécution inexorables, dont aucun souverain n’aurait osé prendre la responsabilité. On attribue à Louis-Philippe ce mot profond à propos des journées de juin 1848 : « il n’y a qu’un gouvernement anonyme qui puisse exécuter impunément de telles répressions. » Louis-Philippe a quitté le pouvoir plutôt que de le défendre à coups de canon. La république ne peut abdiquer ainsi. Toute faiblesse, toute commisération de ce genre lui sont interdites, car après elle il ne resterait que le chaos. Les conservateurs sont donc singulièrement ingrats quand ils refusent de la reconnaissance à la république. Ils lui en doivent beaucoup, car elle a défendu l’ordre avec une vigueur qu’on n’aurait pu attendre d’aucun autre gouvernement. Dans nos temps troublés, où de nouvelles convulsions sociales sont à prévoir dans l’avenir, la force de résistance dont la république dispose devrait la recommander aux sympathies de tous ceux qui auraient le plus à perdre, si une insurrection socialiste venait à triompher. Les socialistes au contraire ne pourraient que gagner à l’établissement du despotisme. Sous son empire, ils feraient des progrès, et au jour de sa chute ils deviendraient probablement les maîtres; mais les apparences trou-