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narque disposait à son gré du sort de ses sujets et de la destinée de son pays.

On a expliqué le règne remarquablement heureux des femmes qui ont porté la couronne en disant que sous les reines ce sont des hommes qui règnent, et sous les rois des femmes. Le mot est piquant, mais il n’est pas juste, car le genre de mérite qui désigne un favori au choix de sa souveraine n’est certes pas l’art de bien gouverner. Le succès du règne des femmes vient plutôt de ce que sous elles, comme aujourd’hui, le pouvoir suprême a été réellement exercé par les ministres. Lord Russell a dit un jour au parlement que les Anglais devaient plus de reconnaissance à la reine Victoria qu’à tous leurs autres souverains, parce que c’était sous son règne que la nation avait définitivement pris l’habitude de se gouverner elle-même. On le voit, l’objection de Tracy contre l’hérédité de la couronne n’atteint que la monarchie absolue, non la monarchie constitutionnelle, comme elle existe en Angleterre.


II.

Voyons maintenant les avantages réels que présente la république. M. Caro a développé ici cette opinion, que cette forme de gouvernement peut seule supporter le suffrage universel et la liberté absolue de la presse, dont il faut bien désormais s’accommoder. Je ne crois pas, comme M. Caro, que la monarchie constitutionnelle n’y puisse pas résister, si le monarque se renferme strictement dans son rôle, car les paysans voteront généralement pour l’ordre établi, et la presse n’aura réellement à surveiller que le chef de cabinet, qui seul agit; mais il est vrai cependant que le mécanisme de la monarchie constitutionnelle est extrêmement délicat à manier. De la part de la nation, elle demande de la modération, du discernement, un jugement équitable; de la part du souverain, au moins dans les commencemens, beaucoup de tact, d’abnégation, de déférence pour les vœux du pays, et le renoncement à toute politique personnelle. Elle exige un roi très intelligent et disposé à faire usage de son intelligence, non pour diriger la machine aux applaudissemens du public, mais pour en graisser modestement les rouages sans qu’on s’en aperçoive. L’échec de Louis-Philippe, qui avait tant d’expérience, tant de dévoûment au pays, et l’esprit si fin, si prévoyant, montre toute la difficulté de la tâche. Or si un roi échoue, il est renversé par la violence, et tout est en péril. Dans la république, le peuple ne réélit pas le président, ou la chambre lui retire le pouvoir, et on fait ainsi l’économie d’une révolution. Il demeure vrai tout au moins que la république; supportera mieux que tout autre