Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/661

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impunément à toutes les doctrines d’élever leurs tribunes et de fonder leurs journaux. Aux États-Unis, la forme républicaine est voulue par tous; la liberté est absolument illimitée. Dans les états du sud autrefois, l’esclavage, l’institution fondamentale, étant menacé, la liberté touchant ce sujet était complètement supprimée. Il en sera toujours ainsi. Le seul gouvernement qui puisse donner pleine carrière à toutes les manifestations est celui qui s’appuie sur la grande majorité des citoyens. Or la république, si on le veut, sera ce gouvernement. Aristote en dit la raison dans une de ces maximes lumineuses qui résument la sagesse de l’antiquité : « la démocratie est le plus solide des gouvernemens, parce que c’est la majorité qui y domine, et que l’égalité dont on y jouit fait chérir la constitution qui la donne. »

En somme, la république et la monarchie constitutionnelle pratiquée sincèrement ont tant de caractères communs, et leurs avantages respectifs se compensent à tel point, qu’il ne peut jamais être avantageux de faire une révolution pour substituer l’une à l’autre. Les nations qui possèdent une dynastie généralement acceptée font bien de la garder et d’appliquer leurs efforts aux réformes sociales; mais la France, dont le sol n’est plus assez ferme, semble-t-il, pour porter une monarchie, devrait s’efforcer de constituer une république stable par le concours de tous. Il n’est pire situation pour un peuple que d’aspirer avec ardeur à une forme de gouvernement qu’il ne parvient pas à faire vivre, et de renverser toujours, en un moment de fureur, celle qu’il s’est donnée en un jour de lassitude ou d’effroi. Seulement pour fonder la république il ne suffit pas de le vouloir; il faut encore faire tout ce qui est indispensable à son existence.


III.

La première difficulté est qu’il faut, comme on l’a dit, fonder la république sans les républicains. Cela peut paraître injuste, et pourtant on ne peut faire autrement, car les républicains n’admettent presque aucune des maximes qui peuvent assurer la durée des institutions républicaines, et ils ont beaucoup de penchans qui leur seraient mortels. Je n’ai jamais compris qu’en France les républicains, au lieu de s’inspirer de ce qu’avaient fait les fondateurs de la république en Suisse, aux Pays-Bas, dans les États-Unis, qui ont réussi, prennent obstinément pour modèles les hommes de 1793, qui ont lamentablement échoué. Qu’on attribue à ceux-ci toutes les qualités, l’amour de la patrie et de l’humanité, l’éloquence, la vertu, le courage, la fermeté : plus on exaltera leur mérite, plus il faudra avouer que leurs idées étaient fausses, puisqu’avec de telles