Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/663

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lérer, il veut anéantir toutes les résistances; sa sévérité même en provoque de nouvelles, la lutte s’engage, et, après qu’elle a abouti à la guerre civile, la république s’écroule sous le poids des désordres qu’elle a enfantés.

Une condition essentielle du gouvernement républicain, c’est que les partis respectent les lois et sachent se résigner à demeurer minorités jusqu’à ce qu’ils reconquièrent la suprématie par les moyens légaux. Aux États-Unis, rien n’égale l’âpreté, la violence même des luttes électorales, si ce n’est la soumission avec laquelle les partis acceptent le verdict du scrutin. En France, les républicains ont hérité de la première révolution la tradition des journées. Un groupe de citoyens de Paris, qui de bonne foi s’appelle le peuple et se croit l’incarnation du droit, marche sur le siège du gouvernement et s’empare du pouvoir. C’est à coups de journées populaires qu’on a renversé successivement tous les gouvernemens; c’est à coups de journées militaires qu’on a aussi établi deux fois le despotisme. L’emploi de la force pour changer les institutions parait donc si naturel que le parti radical n’hésite jamais longtemps à en faire usage. L’assemblée nationale, même élue par le suffrage universel, ne lui inspire aucun respect. Il trouve toujours quelque raison pour attaquer son autorité; elle représente tantôt la corruption et l’intimidation, tantôt la stupidité des campagnes et les préjugés ruraux. Balayer le foyer de réaction est le premier devoir de tout bon patriote.

L’esprit d’obéissance peut être le propre des âmes serviles sous le despotisme; mais sans cet esprit la république ne subsistera pas, puisqu’elle doit s’appuyer sur le concours spontané de tous. Contre un tyran, l’insurrection sera parfois un devoir; contre un gouvernement libre, elle est toujours un crime. Malheureusement la France ayant eu presque toujours à sa tête des pouvoirs soit usurpateurs, soit combattus par un parti puissant, éclairé et influent, l’hostilité contre le pouvoir est devenue un mal chronique. Aucun gouvernement n’ayant jamais admis la liberté, toutes les insurrections ont pu être considérées comme de glorieuses revendications d’un droit méconnu, et ainsi l’esprit de rébellion est entré dans le sang. En Angleterre, on fomente pendant des années une « agitation » qui soulève le pays jusque dans ses fondemens, des meetings surexcitent les passions populaires, des orateurs enflamment les foules dans les parcs, enfin des centaines de mille hommes roulent leurs flots menaçans jusqu’aux abords du parlement; mais il n’est point fait usage des armes, la légalité est respectée. A Paris, on enterre le général Lamarque, on promène un drapeau en faveur de la Pologne, on veut avoir le droit de se réunir à des banquets ou d’élire