Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/664

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un conseil communal ; aussitôt les coups de fusil partent, le sang coule : c’est une journée ou avortée ou triomphante, un déplorable avortement ou une glorieuse révolution. Ce n’est pas avec de semblables traditions qu’on fondera la république.

Les républicains sont en général hostiles à tout sentiment religieux. De Tracy a parfaitement résumé leur opinion à ce sujet quand il dit : « Moins les idées religieuses ont de force dans un pays, plus on y est vertueux, heureux, libre et paisible. » Les faits démontrent que c’est une manifeste et dangereuse erreur. La force des États-Unis vient de l’esprit profondément religieux des puritains. Cet esprit a présidé à la naissance de la grande république, et il la conserve dans son développement actuel. C’est la foi des gueux qui a fondé la glorieuse république des Provinces-Unies. La Suisse est un des pays de l’Europe où le sentiment religieux est le plus répandu, le plus fort et le plus éclairé. On prétend que la morale est indépendante de la religion; en pratique du moins elles sont inséparables, car ce n’est que par les ministres du culte que le peuple reçoit des idées de morale. Chassez-les, qui restera dans les villages pour enseigner le devoir avec cette autorité qui donne quelque efficace à la parole? Sans mœurs point de liberté et sans religion point de mœurs, voilà ce que prouve l’histoire. L’église romaine ayant jeté l’anathème aux libertés modernes par l’organe de son chef infaillible, les peuples qui veulent conserver des institutions libres sont conduits, malgré eux, à lutter contre cette église, et c’est là pour les nations catholiques une cause de désordre et de faiblesse dont nous ne pouvons encore apprécier toutes les désastreuses conséquences. Cette lutte inévitable est un grand malheur, mais du moins faudrait-il s’efforcer de sauver le sentiment religieux, soit par le secours de la philosophie, soit en lui cherchant un refuge dans un culte ami de la liberté.

Les républicains ne veulent ni des libertés provinciales, ni des influences rurales. C’est encore une erreur. Elle vient aussi de la révolution qui a proscrit avec une rage sanguinaire le fédéralisme et les fédéralistes, la seule forme de gouvernement et les seuls hommes qui auraient pu sauver la république. Les républiques qui durent et qui prospèrent sont des fédérations : la Suisse et les États-Unis. La raison en est simple : du moment que le pouvoir perd sa prépondérance autocratique, l’indépendance des provinces doit s’accroître; il n’y a de liberté véritable qu’à cette condition. Une république unitaire et absolutiste comme celle que l’on a toujours voulu fonder en France est un monstre, c’est le donjon du despotisme devant lequel on a élevé un fronton républicain avec les mots sacramentels : égalité, liberté, fraternité; mais le pays n’y étouffe