Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/714

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détails un régime d’exception, ce sera par les privilèges qu’elle consacre bien plus que par les charges qu’elle impose. Je ne vois, pour moi, nul inconvénient à ce que la classe intéressante qui a si bien mérité du pays soit, pendant quelques années encore, une classe privilégiée. Elle est, depuis des siècles, habituée à vivre sous la main de l’administration; cette tutelle ne doit pas lui manquer trop brusquement. Ce qui fait le matelot français si discipliné, c’est le lien invisible qui le rattache au quartier d’où il est parti; on ne laisserait pas cette attache se rompre sans voir une grave perturbation se produire tout à coup dans notre service. Nous aurions le marin nomade des États-Unis; nous n’aurions plus cet enfant dévoué de notre littoral, ce matelot façonné dès ses premiers ans à l’obéissance, que garde à la patrie le souvenir du foyer domestique où l’attend le pain de ses vieux jours.

Ainsi je compte sur l’inscription maritime pour y trouver encore le fonds de nos équipages; je compte sur le vaisseau-école pour donner à nos jeunes officiers l’instruction théorique dont le marin de nos jours ne peut plus se passer. Notre métier, je l’ai dit déjà, et je ne l’ai pas dit sans regret, était autrefois un instinct; il est devenu une science. Travaillons donc; travaillons sans cesse, puisque le succès ne doit plus être que le prix du travail. Si limités que puissent être les crédits qu’on nous accordera, je voudrais toujours en consacrer la majeure partie à l’instruction de nos officiers et à celle de nos équipages. On a imaginé bien des besoins maritimes factices : des stations destinées à protéger un commerce qui souvent n’existe pas, des surveillances diplomatiques qui ne résolvent pas la plupart du temps les complications qu’elles font naître. Ce qu’il y a de plus sérieux dans les armemens de paix, c’est, à mon sens, ce qui peut préparer de bons armemens pour la guerre. Les stations navales ne sont pas seulement inutiles; elles sont cruelles. Dans la vie d’un officier, au cœur de sa jeunesse, elles prennent parfois trois ou quatre années pour les vouer, sous un climat insalubre, à l’absence. On a proposé de remplacer la station par la circulation. C’est le vœu général de la marine, j’y adhère sans réserve; je demanderai seulement que, parmi ces navires circulant autour du globe, il y en ait un qui soit spécialement chargé de nous fournir des gabiers brevetés. On ne saurait admettre que toutes les professions maritimes aient été jugées dignes du brevet, et que la spécialité la plus importante en reste privée. Le gabier sera toujours l’homme le plus intrépide, le plus intelligent du navire. Le maître de manœuvre est, sans contestation possible, le premier des officiers mariniers; c’est à lui, non au maître canonnier ou au chef de timonerie, que nos ordonnances réservent le commandement, si tous les