Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/76

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Depuis la première ambassade du baron Gros, notre politique dans l’extrême Orient a été celle d’une nation chevaleresque qui a en vue les intérêts de l’humanité entière plutôt que son propre profit. L’Europe nous a signifié assez brutalement en 1870 que ce rôle lui déplaît : renonçons-y pour le moment. Laissons l’Angleterre se défendre seule en Chine contre les Chinois, au Canada contre les Américains du Nord, dans la Mer-Noire contre les Russes.

Et cependant la cause dont la France était en Chine le défenseur désintéressé est bien plus importante que ne l’imaginent les esprits superficiels; c’est sur les bords de la mer orientale que s’agite à notre époque la lutte entre les deux principales fractions de l’humanité. Les ethnologues ont divisé la population du globe en races qui diffèrent par les traits physiques, par l’intelligence, par la valeur morale, au point que certains ont nié qu’elles eussent une origine commune. Les unes prospèrent et s’étendent, d’autres dépérissent. Les nègres, paresseux et insoucians, ne vivent à l’aise que dans une étroite région de la terre, la zone tropicale. Les Peaux-Rouges de l’Amérique du Nord, qui n’ont d’autre industrie que la chasse, disparaissent au contact des Européens. Seuls, les hommes blancs et les hommes jaunes ont la faculté de vivre sous tous les climats, l’énergie de coloniser des provinces nouvelles. L’Européen a plus d’intelligence et d’industrie, le Chinois a plus de patience et moins de besoins. Dans les terres chaudes de la Malaisie, le Chinois l’emporte; sous les climats tempérés de l’Australie et de la Californie, l’Européen ne fait pencher la balance à son profit que par des lois restrictives. Notre globe doit-il être partagé entre les deux races? Mais où tracer la ligne de démarcation? N’est-il pas plus raisonnable de souhaiter, plus humain d’admettre que la civilisation chrétienne de l’Europe triomphera des partisans de Confucius et de Bouddha? Que ce résultat définitif s’obtienne par la lutte de vive force, ou par une fusion pacifique, il y faut le concours de tous les peuples de race blanche. Nos malheurs, hélas! nous commandent une politique de réserve. Ajournons à d’autres temps nos progrès de ce côté. Les ruines que l’ambition de la Prusse a entassées ne sont pas toutes dans l’Orléanais ou dans la banlieue de Paris : il y en a sur les bords de la Tamise comme sur ceux de la Sprée; il y en a dans la vallée du Peï-ho et sur les rives du fleuve Yang-tsé.


H. BLERZY.