Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/847

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vigoureux, il s’affaisse tout d’un coup. La médecine n’y peut rien; les nerfs se relâchent brusquement, comme se brise la corde trop tendue d’un violon. C’est un mal qui fait d’année en année de plus nombreuses victimes parmi ceux dont la vie a le plus de prix. L’antiquité, elle, se refusait à séparer l’homme en deux moitiés ennemies, à rompre l’équilibre. Ce qu’elle pensait à ce propos, un de ses poètes l’a résumé dans un vers où il demandait aux dieux, comme le plus grand des biens, « une intelligence saine dans un corps sain. »

Il s’agit de nous arrêter sur une pente glissante. Par suite de l’extrême division du travail, nous inclinons, pour nous servir d’un mot aussi barbare que la chose, à spécialiser de plus en plus l’homme, à en faire une machine apte à tel ou tel usage, et à celui-là seulement. Ce qu’il importe, c’est de rétablir la synthèse, c’est de ne point sacrifier l’homme au métier, que ce soit un métier des mains ou un métier de l’esprit. Pour ne prendre que le côté politique de la question, nos malheurs récens ne suffisent-ils point à démontrer quels dangers court un pays à vouloir séparer l’élément civil et l’élément militaire, distinguer le citoyen du soldat? Une nation armée aurait-elle laissé envahir la France? C’est ce que n’oublièrent jamais, tant qu’elles voulurent être libres et indépendantes, ni Athènes ni Rome. Dans une démocratie, où toute mesure doit être discutée avant de devenir la loi de la commune, du département ou du pays, il faut aussi que chaque citoyen sache parler de ce qu’il sait et payer de sa personne dans le conseil comme sur le champ de bataille. Athènes à cet égard est bien au-dessus de Rome; elle a plus approché de cet idéal que lui proposaient ses législateurs et ses philosophes. Par ses prescriptions, la loi mettait tout Athénien en demeure de remplir à l’occasion ce devoir; l’enseignement des rhéteurs en facilitait l’accomplissement à tous ceux qui désiraient s’en acquitter d’une manière convenable. Quant aux petites gens, bûcherons ou vignerons de la montagne, matelots ou marchands du Pirée, qui n’avaient point eu le loisir d’étudier ou ne comptaient pas assez sur leur facilité d’élocution, ils avaient la ressource, s’ils se voyaient forcés de comparaître en justice, de recourir aux logographes ou faiseurs de discours; mais alors même devaient-ils savoir débiter ce discours qu’un autre avait composé à leur intention. C’est la profession et l’art des logographes que nous étudierons chez le plus distingué d’entre eux, chez ce Lysias en qui l’antiquité grecque et latine reconnaissait déjà presque la perfection de l’éloquence [1].

  1. On s’étonnera peut-être de nous voir toucher à Lysias après M. Jules Girard, dont l’élégante thèse sur les Caractères de l’atticisme eut tant de succès en 1854 auprès de cette faculté de Paris, où le candidat d’alors enseigne aujourd’hui. Si nous l’avons osé, c’est que notre sujet n’est pas tout à fait le sien, et qu’il entrait dans le plan de ces études de faire à la biographie et à l’histoire une bien plus large place que ne se le proposait M. Girard; celui-ci a surtout voulu définir, à l’aide des œuvres de Lysias, cette chose exquise et rare que l’on appelle l’atticisme.