Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/884

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la révolution est pour elles une déception ; mais, tandis que cette grande expérience manquée nous a conduits par degrés à une sage désespérance et nous a placés en face des lois de l’inexorable nature, qui ne tient compte des illusions et des désirs de l’homme, les multitudes au contraire n’ont pas lâché prise et se sont raidies contre l’évidence qu’elles ne voient même pas et contre la force des choses dont elles ne veulent pas admettre l’inéluctabilité. Il en résulte un phénomène unique dans l’histoire du monde, c’est que l’irritation révolutionnaire grandit toujours davantage à mesure que la révolution a moins de raisons d’être. D’ordinaire les mouvemens politiques s’apaisent de plus en plus à mesure qu’ils s’éloignent de leur point de départ et qu’ils ont reçu satisfaction; mais nous semblons marcher au rebours de cette loi, car plus le temps s’écoule, et plus les colères bouillonnent; plus les satisfactions données sont complètes et plus les passions sont irréconciliables. Nous avons vu nos contemporains entasser en quelques jours plus de ruines que la révolution française n’en a fait en dix années, et cependant les meneurs de la commune n’avaient pas les excuses des hommes de 93 : ils ne s’attaquaient pas à un ordre de choses séculaire; la société sur laquelle ils se sont rués avec une fureur qui leur a fait trouver le crime chose naturelle et légitime est une société ouverte de toutes parts, nivelée jusqu’au ras du sol, désarmée contre elle-même, sans distinctions de classes, sans magistratures puissantes, sans influences protectrices, sans lois rigoureuses, une société où le visage sévère de la religion n’a pas même le privilège du masque de croquemitaine sur les enfans, où la justice a consenti à émousser son âpreté, qui ne connaît aucun genre d’obéissance, où nulle domination n’a pu pousser la moindre racine. Quant aux prétentions qu’ils élevaient sur cette pauvre société, quant aux tyrannies qu’ils avaient à lui reprocher, aux bienfaisantes institutions qu’ils avaient à leur substituer, ils n’ont jamais pu s’en expliquer clairement, et il est douteux qu’ils eussent à cet égard une explication quelconque à donner. Ils sont montés à l’assaut de portes ouvertes avec la même force que s’il s’était agi d’emporter des tours d’airain. Ainsi voilà une société absolument démocratique qui est attaquée au nom de la démocratie comme aucune société aristocratique ne le fut jamais, et dans laquelle les mauvaises passions de l’envie, de la haine et de la colère se sont alimentées des satisfactions mêmes qui auraient dû les éteindre! Faut-il renoncer à chercher l’explication d’une situation si anormale dans des causes morales, pour s’adresser à la médecine, qui nous apprend que dans les maladies nerveuses l’agitation est d’autant plus extrême que le malade est plus près du terme fatal?