Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/883

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trines les plus fécondes ont leurs limites tout comme les plus maigres, que l’esprit humain atteint très vite ces limites, si lointaines qu’elles soient, et qu’une fois qu’elles sont atteintes, il faut de toute nécessité ou s’y tenir ou rétrograder, par conséquent qu’il n’y a plus de possible que le statu quo le plus immobile ou le voyage en sens inverse de celui qu’on a parcouru? Par exemple, quel est le progrès politique possible après le suffrage universel? Notre peuple aura beau venir nous demander des droits, nous serons bien forcés de lui répondre qu’il n’y en a plus, et que nous lui avons tout donné. Nous relevons tous de lui, nous dépendons tous de ses choix et de ses caprices ; il peut remplir de ses enfans les sièges de la représentation nationale et les conseils de nos villes; le sort de la nation est à la merci de ses lubies. Quant à l’égalité sociale, je ne sais trop quel pas en avant on peut faire sans reconstituer sous de nouvelles formes l’ancienne inégalité. Il existait encore, il y a peu d’années, quelques lois de police sociale qu’on pouvait regarder comme restrictives de la liberté du travail; on se rappelle comment ces entraves furent écartées d’une main légère par un homme politique dont le cœur léger est devenu célèbre depuis. Tous peuvent donc librement défendre les conditions de leur existence, tous peuvent débattre librement les conditions de leur travail et faire triompher leurs prétentions, parfois contre la justice, souvent contre l’intérêt général, toujours contre l’ordre public. Qu’est-ce donc qu’on pourra bien promettre au peuple aux prochains mouvemens révolutionnaires, et si par malheur on lui promet quelque chose, qu’est-ce qu’on pourra bien lui tenir? Cette situation est extrêmement sérieuse, car la loi d’un état démocratique étant la mobilité et le changement, le jour où l’aliment manque à cette mobilité, où le changement ne trouve plus de prétexte, je ne dirai pas légitime, mais seulement spécieux, cet état doit, ou bien se fixer dans l’immobilité du statu quo, ce qui est contraire à sa nature, ou bien se précipiter dans une anarchie aveugle et furieuse qui est nécessairement sa fin. Ainsi non-seulement nous sommes engagés dans une voie que la vérité nous oblige à reconnaître mauvaise, mais nous ne pourrions, le voulussions-nous, faire un pas de plus dans cette voie, toute mauvaise qu’elle est. La révolution française est donc obligée de s’arrêter, non faute de désir, mais parce que le chemin lui manque, et qu’elle est allée jusqu’au bout d’elle-même.

Mais ce fait qui pour tout individu pensant est aujourd’hui irrévocable, nous parviendrons difficilement, si nous y parvenons jamais, à en persuader nos multitudes. La révolution, qui pour nous est lettre close, est à peine commencée selon elles. Comme pour nous,