Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/892

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au risque de tuer la mère, qui dut en partie la vie à la sollicitude bienveillante qu’elle inspirait aux voisins parmi lesquels elle avait si longtemps vécu. L’enfant ainsi sauvé par miracle avait beaucoup à faire pour dissiper les préventions qu’inspirait sa physionomie ardente, mais farouche : on le trouvait taquin, exigeant, méchant à l’occasion, et on ne se gênait pas pour le dire; mais la protection de sa mère le couvrait encore; elle avait répandu tant d’éclat, semé tant de bienfaits, reçu tant d’hommages, elle était si riche de nobles souvenirs, elle tenait une si grande place dans la mémoire des hommes, qu’on pardonnait aisément à son rejeton. Cette société acceptée avec tant de peine et après de si violentes disputes avait à prouver qu’elle pouvait vivre, que les pronostics fâcheux de sa naissance étaient de pures superstitions, que les dangers menaçans qu’elle avait fait courir à l’ordre politique européen, que les outrages qu’elle avait fait subir à l’ordre moral de nos antiques civilisations n’étaient après tout que les brusqueries légitimes d’un enfant qui croit qu’on veut lui ravir la lumière et l’air, et qui joue des poings pour ne pas se laisser priver de ces biens précieux, mais qui, une fois rassuré, retrouvera le calme et le sang-froid. Il lui fallait vivre avec sagesse pour dissiper ces préventions, rassembler et développer ses forces, fonder sa richesse future et ses futurs moyens de défense, surtout pour se créer ce bénéfice du temps, plus précieux que les plus belles conquêtes, et sans lequel il n’est point d’établissement définitif. Une société qui a vécu deux ou trois siècles sans que son existence ait été sérieusement mise en question est une société à peu près inébranlable, l’habitude lui crée des titres au respect que toutes les ambitions du monde n’oseront jamais violer ouvertement : mais lorsqu’une société se remet périodiquement en question, à de courtes distances, l’habitude ne peut se fonder, parce que, l’espèce de prescription par laquelle elle s’acquiert ne pouvant jamais être atteinte, cette interruption périodique laisse toujours l’avenir incertain. Enfin une société n’est fondée réellement que lorsqu’elle s’est créé des mœurs conformes à ses principes, parce qu’alors elle a pris corps et chair, que ses désirs sont devenus faits, et que ses idées, après avoir triomphé de tous les dissolvans de la discussion et de la critique, se sont incarnées en coutumes. Pour s’établir d’une manière inattaquable, il fallait donc la durée à la révolution, et la durée elle ne pouvait l’obtenir qu’en consentant à se fixer dans un moyen terme où elle trouverait son équilibre; sa politique pendant un siècle au moins devait être le repos à outrance, la paix à outrance. — Condition impossible, nous dira-t-on peut-être; comment obtenir d’un peuple aussi mobile et aussi re-