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les pauvres paysans bulgares. Ce sont des épisodes où rarement le poète sait composer un ensemble. La liaison, la suite des idées, paraissent à charge à ces intelligences paresseuses ; à peine ont-elles commencé un morceau que le poème tourne court, et souvent ni les auditeurs ni les chanteurs ne s’en aperçoivent. Telle est parfois la simplicité de ces créations qu’on croirait entendre des chants d’enfans. La plupart de ces poésies ne sont que des essais, que des bégaiemens. Ce qui contribue encore à les rendre plus étranges, c’est que le Bulgare subit l’influence d’idées qu’il comprend mal, par exemple des doctrines chrétiennes, et que sous cette influence il imagine des compositions dont la naïveté n’a pour nous que peu de charme. Voici, par exemple, un chant que les paysans répètent des heures entières aux fêtes des moissons : — « La Vierge est venue au beau monastère ; — elle est venue pour communier. — Sainte Vendredi allume les cierges, — sainte Dimanche en allume d’autres. — La Vierge veut se confesser. — Mon père, j’ai rencontré trois arbres sur ma route, — j’ai maudit les trois arbres. — La vierge Marie a communié, — la Vierge a quitté le monastère. » Ou encore : « Le jeune homme vient de trente jours de marche. — Il vient pour épouser sa fiancée. — La fiancée en le voyant ne dit rien. — Ma fiancée, voulez-vous m’épouser ? — Mon fiancé, je le veux ; je vous attends depuis trois ans. — La fiancée se sent mourir. — Ma sœur, prends mon voile dans le coffre ; — garde mon voile comme souvenir après ma mort. » Ici du moins nous entrevoyons une pensée, un sentiment.

Pour comprendre l’intérêt de ces chants, il faut les étudier dans le pays même, où l’habitant avec lequel on vit les commente sans cesse à son insu. Ils témoignent d’une intelligence que les détails frappent seuls, qui éprouve rarement une émotion complète, qui conçoit plus rarement une idée précise. Ces chants respirent le sentiment de l’autorité : le gendarme, le modeste zaptié, y joue un grand rôle ; quand il paraît, il termine tout ; il est la puissance, il est la force. On reconnaît là un peuple qui a l’habitude de se soumettre ; à peine sent-on vivre parfois dans ces vers le désir de l’indépendance. Les Bulgares n’ont pas de héros national ; il semble qu’ils ne forment aucun vœu. Cependant cette race éprouve de fortes passions ; elle est lente, renfermée en elle-même, elle tourne et retourne la pensée qui l’obsède. — Le remords est parfois exprimé avec force dans ces chants ; c’est là un sentiment inconnu aux Hellènes. Les personnages des poésies bulgares se donnent fréquemment la mort ; ils quittent avec une joie sombre ce monde détestable où ils souffrent cruellement. Quel Grec a jamais trouvé que la vie pût lui être à charge ? « Dans le Tartare, les belles jeunes filles pleurent, et les beaux jeunes gens se lamentent : » tout vaut