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LETTRES D’UN MARIN.

de Hanovre ; mais elle est aussi agréable qu’il est possible de l’être, aimable, gracieuse, l’esprit vif et plein de saillies. Quoiqu’elle n’ait jamais été en France, elle parle français avec une grande pureté. Du reste beaucoup d’aisance dans les manières, l’habitude du grand monde, faisant bien les honneurs de sa maison sans afféterie ni coquetterie. La première impression lui est favorable. Comme je ne l’ai plus revue, que j’ai refusé toutes les invitations, qui m’ont été adressées, je ne puis vous donner d’autres détails, ni porter un antre jugement. Le Cassini est venu me rejoindre. Je ne vous ai rien dit de la conduite que je tiens envers Mme de Th… ; elle n’existe pas pour moi, je ne lui ai jamais fait de visite, j’ai fui toutes les occasions de me rencontrer avec elle, et bien m’en a pris. Le peu de jours qu’elle a passés ici m’a fait sentir combien des rapports plus fréquens avec elle auraient pu devenir dangereux : femme sans mesure, privée du moindre tact, active, remuante, habituée à dominer, d’un esprit infatigable, discuteuse, bas-bleu ; quoique je n’aie pas voulu la voir, elle était pour moi un grand embarras. Je m’en suis délivré depuis neuf jours. — J’ai reçu vos lettres du 6 avril. À cette époque, vous étiez sous une compression d’épouvante. À vous entendre, la patrie croulait, la société craquait de toutes parts, l’univers tremblait. Je comprends cette alarme du premier moment ; mais il n’est pas possible que vous ne vous soyez un peu rassurée. Les partis ont dû se compter en France ; on doit s’être familiarisé avec l’idée de résister à l’invasion de la barbarie ; on doit trouver des gens décidés à combattre et à mourir pour leur cause et pour le sens commun, je n’ose pas ajouter pour la grandeur de la France. Cette ignominie que le système de M. D… avait imprimée à toutes les âmes doit s’être un peu effacée. On doit avoir honte de l’abandon où on a laissé tomber le gouvernement et le pouvoir, et l’espérance doit revenir avec le courage ; autrement il faudrait désespérer de notre pays. Aussi j’ai hâte de recevoir une lettre de vous ; j’en attends une dans huit ou dix jours, sous la date du 24 octobre. J’espère que votre langage sera un peu moins déprimé. Au milieu des champs où vous avez passé votre été, votre âme se sera rassérénée. Écartez vos appréhensions dramatiques, et vous reconnaîtrez que la France a été bien plus bas autrefois qu’elle ne semple aujourd’hui devoir descendre. On se dégoûtera de la misère plus vite qu’on ne s’est ennuyé de la paix et du bien-être, pourvu que tout courage ne soit pas encore éteint chez nous ! On fera justice des folles déclamations de M. de Lamartine et consorts ; il y a trop de vitalité parmi nos contemporains pour que cela dure. Le seul danger est dans la guerre civile, car elle serait effroyable et pourrait réduire la France à l’extrémité.