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REVUE DES DEUX MONDES.

À bientôt ! C’est peut-être la dernière lettre que je vous écris d’ici à mon retour en France ; je suppose que j’y serai au mois d’avril prochain. Quel sombre hiver s’ouvre pour vous ! Que de sinistres appréhensions ! Il ne s’agit pas de vaines paroles, ce sont de lugubres scènes. À bientôt !


À bord de la Reine-Blanche, le 28 décembre 1848.
Rade de Bombay.

Je suis définitivement remplacé, et de la manière la plus désagréable qu’il ait été possible d’employer à mon égard. J’en ai reçu l’avis du ministre de la marine, M. de Verninac. Le citoyen Arago m’a remplacé le 4 mars dernier dans le commandement de la station de Bourbon par le citoyen Febvrier-Despointes, et l’autre citoyen Verninac m’enjoint de remettre audit citoyen Despointes le commandement de la Reine-Blanche, laissant à mon successeur le soin de pourvoir à mon retour en France. C’était précisément dans la prévision de ces gracieusetés que je m’étais transporté à Bombay. En demeurant à Bourbon, je restais comme une victime dévouée attendant le coup de ses bourreaux ; encombré de bagages dont je ne pouvais me défaire dans cette malheureuse colonie, au milieu de tous les désagrémens dont la charité de ces misérables créoles est bien aise d’abreuver un chef remplacé, mon successeur serait tombé sur moi à l’improviste, et, livré ainsi à sa discrétion, j’aurais été obligé de lui demander quelques jours de grâce pour emballer mes débris. Comme tout cela m’allait ! Je ne me serais plus reconnu, si je m’étais exposé bénévolement à tant d’humiliations. La république sortie du gâchis de février ne produit pas sur moi l’effet de la tête de Méduse ; je la regarde très bien en face, et je lui demande sa raison d’être et d’agir, surtout en ce qui me touche. Je me suis donc transporté à Bombay : là je me trouvais à un mois de distance du cabinet du ministre ; je lui ai déclaré que, pour reconnaître des ordres émanés d’un gouvernement précédant le 24 juin, j’avais besoin d’une confirmation de la part des ministres actuels, car tout le reste me paraissait empreint de complicité avec de vrais cannibales, et je ne pouvais pas remettre à pareille race la partie de l’honneur de la France dont je répondais. Voilà pour le sentiment général. À Bourbon, j’étais à la discrétion de mes ennemis ; à Bombay, je pouvais tranquillement juger les événemens, choisir mon heure et la forme de mon exécution. À Bourbon, j’étais brutalement chassé ; à Bombay, j’abdique, et j’ai l’air de le faire bénévolement ; j’ai presque le droit d’exiger qu’on m’en sache gré. À Bourbon, on m’aurait fait perdre près de 8,000 ou 10,000 fr., sans compter des ennuis, des embarras, des dégoûts, l’encombrement et