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Monténégrin, ce sont ses vêtemens et ses armes. Pendant que nous descendions par une rampe abrupte et scabreuse au fond de la vallée, ce groupe tout étincelant sous les feux du soleil s’était brusquement arrêté. Recueillis pour la plupart sur le champ de bataille de Grahovo, les chevaux de Syrie se cabraient impatiens sous la main de leurs nouveaux maîtres. Il fallut nous frayer un chemin à travers leurs courbettes pour arriver jusqu’au prince Mirko, car c’était à son frère en personne que le kniaze avait confié le soin de nous introduire dans sa capitale et de nous conduire jusqu’à sa demeure. Cettigné n’était alors qu’un village habité par un très petit nombre de familles et comptant beaucoup moins de maisons que de masures. Seul, le vieux monastère qu’habitèrent les vladikas, et qu’habita également le prince Danilo au début de son règne, y évêque encore le glorieux passé historique. Quel contraste entre ce noir couvent et le riant cottage à la porte duquel nous mîmes pied à terre ! Le cottage est cependant un palais aussi, puisqu’un prince y réside, mais c’est un palais ouvert à tout venant, et qui n’a d’autre prétention que d’être la plus grande maison du village. Le mur crénelé dont on l’environna n’a point été fait pour repousser les assauts des Turcs. C’est une élégante décoration de théâtre. Grâce à la chaux dont a été badigeonnée cette habitation modeste, l’héroïque refuge de la nationalité serbe, la capitale de la Montagne-Noire, est devenue dans les piezmas modernes la blanche Cettigné.

Le prince nous attendait ; préparée par les soins de M. Hecquard, l’entrevue ne pouvait être que cordiale. L’œil vif et intelligent, la physionomie énergique du prince Danilo auraient suffi d’ailleurs pour nous prévenir en sa faveur. Le costume monténégrin rehaussait encore sa bonne mine. Ce costume convient bien à un chef de guerriers. Le cou nu donne à la contenance je ne sais quoi de mâle et d’audacieux ; les jambes enfermées dans des guêtres de laine blanche ornées de festons d’or rappellent à l’esprit les Grecs « bien chaussés » d’Homère ; le gilet et la veste serrent le corps à la façon d’une armure ; la jupe flottante descend jusqu’à la hauteur des genoux, et ne le cède en rien pour la grâce et pour la souplesse à la fustanelle des palikares. C’est ainsi qu’ont dû se présenter au combat les compagnons de Milosch Obilitch. Il est rare que des habitudes chevaleresques ne créent pas un costume élégant. Quand les peuples dépouillent le vêtement national pour adopter le maussade uniforme que nous a fait la civilisation, on peut être certain que c’en est fait de leur originalité.

Les femmes monténégrines auraient moins à perdre à cette transformation. Le lourd costume qui les emprisonne semble en quelque sorte l’emblème de leur condition sociale. L’homme, au Monténégro, quel que soit son rang, mène une existence libre et fière. Tout