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inclinée. Cet édifice gothique à l’intérieur, de style presque indéfinissable à l’extérieur, œuvre d’un excentrique Dijonnais, nommé Hugues Sambin, qui avait trop vu l’Italie, est tout à fait bizarre avec sa façade percée de petites ouvertures, son faîte surmonté de pyramidions baroques semblables à ceux que l’on voit sur quelques tombeaux du dernier siècle, et ses deux tours de style bourguignon, sans sveltesse ni élévation, qui ont l’air de somptueux pigeonniers ; mais, comme décoration de rue, rien n’est plus gai et plus amusant à regarder. Ce n’est pas une église chrétienne que l’on contemple, c’est une sorte de pagode où se mêlent dans une union assez bien fondue des détails gothiques et des détails d’architecture locale, des souvenirs d’Italie et des formes dues à l’art grec ; on dirait le rêve d’un artiste enivré de la renaissance, dont la tête n’a pas été assez forte pour résister aux breuvages de la séduisante sirène, mais a été assez bien douée pour conserver aux excentricités de son ivresse harmonie et proportions. Je comparais tout à l’heure ses tours à des pigeonniers somptueux : ne croyez pas que ce mot soit une qualification ironique ; il se trouve qu’il exprime une toute charmante réalité. A la place des oiseaux sauvages ou de sinistre augure qui recherchent les hautes tours des cathédrales, nous avons ici d’inoffensives colombes qui à toutes les heures du jour volent autour de l’édifice, pénètrent par ses ouvertures, se perchent sur ses saillies. On dirait que les oiseaux chers à Vénus ont reconnu l’architecture des heureux pays du midi, et, se trompant sur le caractère de l’édifice, ont pris cette église pour un temple consacré aux dieux païens. D’autres créatures que ces bestioles ailées pourraient commettre cette erreur avec innocence, car les images des dieux de l’olympe grec sont sculptées sur sa façade pêle-mêle avec les personnages de la Bible [1]. C’est la bizarrerie même, mais cela produit une décoration du plus heureux effet, et vingt fois par jour je me suis surpris à me diriger involontairement vers cette église pour jouir de son amusant panorama.

Malgré sa longue histoire, Dijon est presque entièrement une ville des deux derniers siècles. C’est l’époque parlementaire qui lui a donné sa forme et son aspect, et c’est cette époque seule qui revit dans les édifices de sa vie civile. Les tombeaux, en très petit nombre, qui décorent les églises et y prolongent les souvenirs du

  1. Cette façade est pleine du reste de beaux détails. La sculpture placée au fond du portail d’entrée, par derrière la statue de chevalier qui sans doute figure le guerrier céleste auquel cette église est dédiée, est d’une belle composition et d’une remarquable finesse d’exécution. Elle représente la séparation des élus et des damnés ; mais il se trouve que c’est encore vers les souvenirs du paganisme que cette œuvre nous reporte, car on pense plus volontiers en la regardant au Phlégéton du Tartare antique qu’au puits de l’abîme qui compose l’enfer traditionnel du moyen âge.