Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 99.djvu/123

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L’Ézéchiel de Michel-Ange n’est en toute exactitude que le Daniel de Claux Slutter vieilli.

Les trois autres figures ont moins de grandeur ; cependant celle de Zacharie est encore fort remarquable. Le prophète est assis, revêtu, comme le Zacharie de Michel-Ange, de la robe pontificale. Sa tête s’incline sur sa poitrine, et toute sa physionomie indique que son âme se concentre dans une pensée obscure où elle s’absorbe et s’égare. Cette figure ne voit ni n’entend ; rarement l’isolement moral où l’intensité de la rêverie place l’homme a été mieux exprimé. Et cependant ce visage si absorbé n’est pas essentiellement celui d’un rêveur ; ce menton pointu, les lèvres fines de cette bouche rentrée par l’âge, les plis de ces joues amaigries dénoncent une fermeté de caractère réelle et même une sorte de sagacité pratique, comme il convenait de le marquer pour l’homme qui fut le plus efficace auxiliaire de Zorobabel et d’Esdras dans la reconstruction de ce temple qu’il vit si grand et de cette cité qu’il vit étendue à tous les peuples de l’univers. Du reste, si cette méditation est profonde, elle est sans angoisse ni trouble intérieur. Ce Zacharie est la parfaite image d’une certitude obscure, mais infaillible. La lumière viendra certainement, voilà ce que sait cette âme ; tout le reste est ténèbres, mais elle n’en est pas plus effrayée que nous ne sommes nous-mêmes effrayés de la nuit. Soit que le temps ait manqué à l’artiste, soit que les quatre figures que nous venons de commenter eussent épuisé pour un moment toute la sève morale de l’artiste, les deux figures de Jérémie et de David, si bien faites cependant pour porter un homme de génie au-dessus de lui-même, n’ont fourni à l’artiste que des inspirations froides et languissantes. Il serait difficile de voir dans ce Jérémie calme et presque souriant l’image de l’Héraclite sacré dont les sanglots ont traversé les âges sans rien perdre de leur force communicative de pitié : « O vous qui passez par ce chemin, regardez, et dites s’il est une douleur comparable à ma douleur. » Une seule chose est à noter dans ce Jérémie, c’est que pour le représenter l’artiste s’est tout simplement souvenu du visage de Dante, qui serait en effet exactement comparable à Jérémie, s’il n’unissait pas à sa douleur une colère digne d’Isaïe, s’il ne savait pas à l’occasion assaisonner ses lamentations d’invectives à la façon d’Ézéchiel. Ce fait est curieux en ce qu’il montre combien la renommée de Dante était allée loin à son époque et quelle fut sa popularité dans cette première période encore entièrement chrétienne de la renaissance. Quant à la figure de David, la plus faible des six, elle est à mon avis entièrement manquée. Ce jeune dandy hébraïque qui tourne vers le ciel des yeux languissans où nage une sorte de sentimentalité élégiaque ou de sensualité attendrie ne saurait en aucune façon représenter