Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 99.djvu/125

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de l’apparence de la vie. Ses mains, jointes pour la prière, semblent prier en effet ; les lèvres sourient doucement, et le visage, comme inondé d’une lueur de bonté, donne l’illusion d’un sommeil qui serait rempli par un si beau rêve, qu’il serait dur d’en être réveillé. Mais la statue du duc n’est que l’accessoire de ce tombeau, dont la partie importante consiste dans les ornemens ; la disposition en est d’une originalité singulière. Sur les quatre côtés du monument se déroulent les longues galeries d’un cloître avec ses arcades et ses colonnettes, toutes pareilles à celles qui règnent encore aujourd’hui autour des cours intérieures des anciens monastères d’architecture gothique que la destruction a respectés. Selon toute vraisemblance, cette décoration reproduit exactement les galeries mêmes de la chartreuse bâtie par Philippe. Sous les arceaux de ces nefs découpées à jour dans l’albâtre et s’avançant en saillie circule librement une longue procession de figurines représentant des moines et des dignitaires ecclésiastiques dans les attitudes les plus variées et avec les expressions de physionomie les plus diverses. J’ai dit que les dispositions de ce monument étaient d’une remarquable originalité, et cependant comme il serait facile, avec un peu de mauvaise foi, de nier à Claux Slutter toute invention et toute nouveauté ! Ici, on voit une fois encore que le génie consiste bien plus souvent à développer les germes existans, et qui courent risque de mourir inaperçus et inféconds, que de les créer de lui-même. Les pierres tombales du XIVe et du XVe siècle ne présentent-elles pas en effet le germe réel de la décoration du tombeau de Philippe le Hardi ? Généralement ces pierres tombales sont recouvertes sur toute l’étendue de leurs surfaces d’une sorte de dessin au trait gravé par le ciseau et représentant l’effigie du mort encadrée dans une décoration qui n’est pas sans analogie avec celle du tombeau de Philippe. D’ordinaire cette décoration est une sorte d’architecture de cathédrale dont les côtés, divisés en compartimens qui figurent des niches, présentent telles ou telles figurines pieuses, un moine encapuchonné, un religieux en prière, un saint porteur de la palme céleste, un emblème de la mort, etc. Ces sculptures linéaires, qu’on pourrait aussi bien appeler des estampes sculptées, sont quelquefois fort riches en ornemens, mais ces ornemens, on ne les aperçoit presque jamais, éteints qu’ils sont par cette surface plate qui ne les fait pas saillir à l’œil. L’originalité de Claux Slutter a consisté tout simplement à transformer ces surfaces en reliefs, à donner à ces architectures linéaires saillie, perspective et profondeur, à multiplier les figures. Il a développé les indications sèches et sommaires que lui fournissaient les pierres tombales de son époque, absolument comme Shakspeare a développé les indications