Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 99.djvu/71

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plus décisif. » Le roi de Prusse hésitait, la nation lui força la main. Elle donna l’exemple, et l’Allemagne entière se souleva.

C’était le résultat fatal du système excessif de Napoléon. La monarchie prussienne était discréditée, il lui fit une auréole de martyre ; l’état prussien se désorganisait, il le régénéra ; l’aristocratie s’était corrompue dans le repos et le plaisir, il la força de rentrer en elle-même et de lutter pour l’existence ; la Prusse était un corps sans âme, il lui en rendit une ; l’Allemagne n’avait pas le sentiment de la patrie, il le lui donna. Sa politique imprévoyante et hautaine ne réussit qu’à préparer Waterloo pour lui-même, Sedan pour son neveu. Il semait des haines si profondes, des méfiances si radicales, qu’après deux invasions, des représailles sanglantes et cinquante années de paix, il suffit de quelques mots lancés du haut d’une tribune, de quelques chansons dans des théâtres, de quelque turbulence de presse et du seul nom de Napoléon pour les rallumer d’un bout à l’autre de l’Allemagne. La France, ses orateurs, ses historiens, ses poètes, ont flétri constamment et réprouvé très haut la conduite de Napoléon. Chose étrange, la Prusse, qui en a tant souffert et qui en a tiré de si rudes leçons, ne paraît pas en avoir compris le plus grave enseignement. Elle a retenu pour maudire, mais aussi pour imiter. Elle a eu à son tour des victoires prodigieuses : elle n’a pas évité les excès et les fautes ; mais elle a su attendre en silence, profiter de ses épreuves et réparer ses revers. C’est le grand exemple qu’elle nous donne. Méditons-le sans cesse. L’histoire serait le plus frivole et le plus dissolvant des divertissemens de l’esprit, si l’on ne pouvait dégager peu à peu des contradictions qu’elle renferme une notion plus élevée de la justice, une vue plus détachée des choses, une assurance plus ferme dans la conduite du présent, une confiance plus solide dans les solutions de l’avenir. Il n’est pas interdit d’espérer qu’un jour viendra où un peuple, instruit par ses malheurs, aura de ses destinées une conscience assez pure pour éviter cette impardonnable faute d’infliger à ses adversaires les souffrances qu’il a subies, au risque d’entraîner les mêmes représailles.


ALBERT SOREL.