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après avoir passé par l’atelier, comme il le dit. La déposition de M. Charles Dunoyer, en restant le témoignage d’un savant, d’un économiste, n’est pas une étude moins précieuse. Évidemment l’Internationale, bien que procédant toujours d’une inspiration socialiste, d’une conception dangereuse des choses, l’Internationale à l’origine, dans la pensée de ceux qui l’ont fondée, n’avait pas la destination que les circonstances et les passions des hommes lui ont faite. Au fond, elle naissait de deux ou trois idées qui en elles-mêmes n’avaient rien d’inavouable ou d’absolument révolutionnaire.

La première de ces idées, c’était que depuis longtemps les ouvriers jouaient un jeu de dupes. Toutes les fois qu’ils s’étaient mêlés aux agitations politiques, ils avaient été le marchepied des ambitieux impatiens de monter au pouvoir. Leurs intérêts étaient toujours sacrifiés. On se servait d’eux, et on les rejetait ensuite comme des instrumens inutiles. — Ce qu’on voulait cette fois, c’était une association exclusivement composée de travailleurs, uniquement occupée des intérêts des travailleurs, et mettant les questions sociales au-dessus des questions de gouvernement. — La seconde idée, c’était qu’aux oscillations violentes ou à l’abaissement des salaires résultant de la concurrence entre les industries de nation à nation on pourrait peut-être opposer une entente organisée, une ligue des ouvriers de tous les pays pour arriver à maintenir un certain niveau, une certaine égalité de rémunération. Soit, M. Héligon le dit, et il faut le croire, on ne songeait qu’à cela ; on ne se proposait rien de plus que de former, sous le nom d’Internationale, une société consacrée à l’étude de tous les problèmes économiques, une confédération prévoyante et pacifique de tous les intérêts populaires ayant pour unique mot d’ordre l’amélioration progressive de la condition morale et matérielle des ouvriers. Même dans ces limites, et l’Internationale n’eût-elle point dévié, n’était-ce point, selon le mot de M. Vacherot, quelque chose de redoutable pour la société tout entière que « l’organisation de cette immense machine de guerre ? » Sans doute on se défendait d’avoir voulu organiser une machine de guerre ; on s’étudiait dans les premiers temps à ne prendre aucune couleur politique, on évitait de ressembler à un parti d’action ; mais la machine était créée, et c’était désormais à qui se servirait de cette armée enrégimentée sous un drapeau de socialisme.

Le mal était dans l’institution même, dans ce vaste amalgame de tous les élémens socialistes, — proudhoniens, coopérateurs, mutuellistes, communistes ou collectivistes, — qu’on se figurait retenir dans un cercle de paisibles études sociales, et tout a servi à précipiter la crise qui a fait de l’Internationale une société révolutionnaire, qui