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Normands en agresseurs envers l’empire. Ils étaient une menace permanente, rarement des ennemis déclarés ; ce qui n’empêcha point l’empire de leur infliger plus tard une correction quelque peu méritée, sous le règne de Lothaire de Supplinbourg (1137). Du reste les Normands furent fidèles à la cause grégorienne, dans la mesure d’une coopération réservée. La chronique de l’archevêque Romuald de Salerne est un monument de leur esprit de modération diplomatique, et, le. jour de la guerre sainte arrivé, la postérité de Tancrède de Hauteville et de Guiscard donna aux croisades ses plus déterminés champions.

L’autre appui principal d’Urbain II, dans la période nouvelle qui va s’ouvrir, a été celui de la comtesse Mathilde de Toscane, dont nous avons déjà parlé. Le rôle énergique et dévoué que va jouer ce personnage exige que nous le fassions connaître plus à fond à nos lecteurs. Mathilde était fille de Boniface le Pieux, puissant et riche seigneur, qui possédait dans la Haute-Italie les comtés de Modène, de Reggio, de Mantoue, de Ferrare, de Crémone, de Canosse, etc., et que l’empereur Conrad de Franconie avait créé duc et marquis héréditaire de Toscane, probablement à l’occasion du mariage de Boniface avec Béatrix, fille de Frédéric, duc bénéficiaire de la Haute-Lorraine, nièce de l’empereur. Béatrix était cousine germaine maternelle de l’empereur Henri III [1]. Henri IV et Mathilde étaient donc issus de germains ; mais le second mariage de Béatrix avec Godefroi le Barbu [2]avait entraîné de la froideur entre elle et l’empire. Sans nous arrêter à l’histoire particulière de Béatrix, qui a été remplie d’événemens intéressans pour l’histoire d’Italie, en partie racontés par M. Villemain avec le talent qu’on lui connaît, mais avec quelque confusion de dates et de lieux, hâtons nous de dire que Mathilde, jeune et belle, restée seule héritière des vastes possessions de sa maison, dont sa mère avait eu l’usufruit jusqu’en 1076, avait été mariée, sans beaucoup de goût de sa part, avec Godefroi dit le Bossu, fils du premier lit de Godefroi le Barbu, duc de la Basse-Lorraine et second mari de sa mère. Les papes n’avaient pas été probablement étrangers à cet arrangement qui rémunérait des services rendus par le Barbu à la papauté, et qui promettait à celle-ci la continuation d’une alliance dévouée ; mais indépendamment de la répulsion naturelle qui naît entre la laideur et la beauté une dissidence politique, avait désuni les époux. Godefroi le Bossu était attiré par son intérêt de Lorrain vers la cause impériale. Grégoire avait favorisé l’éloignement de Mathilde pour son époux, et celle-ci en avait gardé pour Grégoire une reconnaissance

  1. Cette parenté, demeurée d’une explication obscure jusqu’au siècle dernier, a été parfaitement débrouillée par l’érudit Saint-Marc, IV, p. 1198 à 1210.
  2. Voyez la deuxième partie de cette étude, dans la Revue du 1er avril, p. 622.