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couvens ou des hôpitaux. Le peuple leur a prêté une royauté idéale, la royauté de la charité, de la mansuétude et de l’intercession : il les a vues dans leur royaume terrestre, placées comme la Vierge dans le royaume du ciel auprès du maître suprême pour lui porter les plaintes et les prières, ou il les a maudites comme les auteurs ou les complices des malheurs publics. Cette contradiction éclate à toutes les époques à travers les quatorze siècles de la monarchie, et le mot de Voltaire : « le mariage des rois a fait en Europe le destin des peuples, » n’est que trop souvent justifié par les événemens.


I

Au milieu de la promiscuité mérovingienne, lorsque notre histoire n’est encore qu’un drame de famille mêlé de péripéties sanglantes, deux sombres figures, Frédégonde et Brunehaut, dominent la barbarie franque, comme Tibère et Néron dominent la décadence romaine. Frédégonde, dont l’éclatante beauté avait subjugué Chilpéric Ier, profite de la faiblesse de ce pédant couronné, qui passait son temps à scander des vers latins ou à chercher le moyen d’introduire de nouvelles lettres dans l’alphabet, pour faire de l’assassinat le ressort de sa politique. Elle fait tuer Audovère et Galeswinthe, ses rivales, le fils d’Audovère, Sigebert, roi d’Austrasie, le comte Leudaste, l’évêque Prétextat, parce qu’il la menaçait de la colère céleste, son imbécile mari, parce qu’il était jaloux. Elle profite, pour commettre ce dernier meurtre, de la haine du Franc Bodillon, que Chilpéric avait fait battre de verges parce qu’il s’était permis de protester contre des impôts établis contrairement aux immunités des hommes libres, et, par un singulier jeu du sort, c’est une reine qui met pour la première fois en France le poignard du régicide aux mains d’un sujet. Brunehaut ne veut pas laisser à son implacable ennemie le privilège des grands crimes. Elle fait tuer Vintrion, duc de Champagne, le duc Ratius, le patrice Égiles, le patrice Wolfe, son petit-fils Théodebert II, les fils de Théodebert, et fait empoisonner Thierry II, son autre petit-fils.

Ainsi qu’il arrive trop souvent dans les familles les plus obscures elles-mêmes, l’adultère avait marché de front avec l’empoisonnement et l’assassinat. Frédégonde avait pris pour amant Landry, maire du palais de Neustrie ; Brunehaut avait pris Protadius, maire du palais de Bourgogne, et c’est peut-être à cette circonstance, trop peu remarquée des historiens modernes, que les maires, qui n’étaient jusque-là que de simples intendans sans aucune influence politique, ont dû leur soudaine et rapide élévation, car l’importance