Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/213

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bon de passionner le sujet et de faire de Jésus-Christ un rôle de ténor pour M. Bosquin et de Marie de Magdala une sorte de Marguerite avant la lettre. Impossible d’inventer rien de plus complet, il n’y manque absolument que la scène des bijoux ! L’air de Judas au premier acte (Judas de Karioth, s’il vous plaît) nous peint ce bon M. Tartuffe ; vient ensuite le duo de Jésus et de Meryem de Magdala, tendre, onctueux, — ^ le duo d’amour, pourquoi ne le dirions-nous pas, puisque nous sommes en plein théâtre ? il y a aussi l’aria con pertichini du dénoûment et le morceau de facture pour couronner l’œuvre, tout cela bien écrit, sinon toujours bien mélodique, et relevé de garnitures du meilleur choix. Avec des costumes et des décors, cette agréable opérette de vendredi saint ferait merveille dans une matinée dramatique de l’Ambigu ; nous conseillerions par exemple au conférencier d’avoir soin d’analyser en manière d’introduction un certain livre de M. Marc de Montifaud, également intitulé Marie de Magdala, roman peu littéraire, mais très folâtre et dont il semble que les auteurs de ce drame sacré se soient inspirés bien autrement que de l’évangile selon saint Matthieu. Les mystères du moyen âge étaient des conceptions naïves qu’un public naïf applaudissait, les Haendel et les Bach, lorsqu’ils touchent à de pareils sujets, y mettent leur enthousiasme ; leur grand style vous tient à distance et trace une infranchissable ligne de démarcation entre l’auditoire et l’œuvre. Ne plaisantant point avec leur sujet, ils n’aiment point qu’on plaisante avec eux. Rien n’est plus facile que de ne pas écrire un oratorio ; mais, quand on s’y applique, au moins faudrait-il respecter le genre. Toucher à tout et ravager tout est notre lot. L’artiste aujourd’hui paraît n’avoir d’autre objectif que sa fantaisie, il fait purement et simplement ce qui l’amuse. On se monte la tête pour le poème de la Passion ; Jésus et la Madeleine, quel beau sujet ! Et voilà tout de suite le librettiste qui taille sa plume et le maestro qui règle son papier. Au lieu de nous élever à l’idée, nous voulons que l’idée descende à nous. M. Bosquin chantera le rôle du Nazaréen, Mme Viardot jouera Meryem. Premier acte, la Magdaléenne à la fontaine ; deuxième acte, le Sauveur et la pécheresse ; troisième acte, premier tableau, le Golgotha ; second tableau, les saintes femmes au sépulcre et la résurrection ! Où notre dilettantisme s’arrêtera-t-il ? Et le plus triste, c’est que ces petites profanations qui jadis eussent passé pour de grands scandales n’étonnent personne, et que nous n’y voyons pas même un léger oubli des convenances.

Chaque année, aux environs de la semaine sainte, nous arrivent maintenant les concerts de M. Planté. Cela devient une habitude, une fashion, quelque chose comme qui dirait les poissons d’avril ou les œufs de Pâques. Après la furia Nilsson, voici poindre la furia Planté ; le public aime ces amusettes. Un homme du mérite de M. Planté n’a certes pas besoin d’appeler le charlatanisme à son aide, et pourtant ce grand mérite à lui seul