Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/214

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serait-il capable d’émouvoir toute cette foule ? Inutile de dire qu’il ne s’agit ici ni d’un Chopin, ni d’un Liszt, ni même d’un Thalberg. M. Planté n’est point un écrivain ; il se contente de jouer la musique des autres, et la joue avec une distinction rare, bien que son talent se compose surtout de qualités négatives. Sans avoir plus de mécanisme que M. Saint-Saëns, plus de brillant que M. Ritter, plus de force que M. Lübeck, il sait merveilleusement fondre ensemble ces divers élémens, son exécution vous charme par une grande homogénéité. C’est, comme disait Sébastien Bach, le clavier bien tempéré, bien pondéré. Du reste, point de flamme intérieure, jamais un éclair de génie : la correction, la sobriété méthodique, la rectitude du parfait notaire dont il semble que les virtuoses d’aujourd’hui affectent de reproduire le type, de même que ceux d’autrefois cultivaient de préférence un certain idéal hoffmanesque ! M. Planté n’appartient pas à cette puissante race d’artistes créateurs qui donnent tout à tous, il est plutôt l’homme des sages ménagemens, des transactions et des observances calculées ! Au bout de quelques semaines d’ovations étourdissantes, le discret triomphateur va rentrer dans sa tour d’ivoire ; mais que nos salons se rassurent, Paris n’en aura pas moins de ses nouvelles, son nom, sans fatiguer les échos, reviendra de temps en temps juste à point pour nous empêcher de mourir de langueur. « Planté travaille, il se recueille, ne vous découragez pas ; au printemps prochain, vous le reverrez ! » En effet, l’aubépine et les hirondelles nous le ramènent. Les donneurs d’eau bénite entr’ouvrent la porte de la sacristie, et le public affolé s’y précipite. Jouer toute l’année et pour tout le monde est une duperie ; à ce métier-là jamais on ne devient un pianiste de high-life. On a du talent, mais on manque de prestige, tandis que, si la mode vous adopte, vos doigts consacrent tout ce qu’ils touchent. Boccherini écrit un prélude pour les instrumens à cordes, Gluck compose une gavotte pour l’orchestre, et ces deux morceaux seraient encore dans leurs limbes, s’il n’était venu à l’idée de M. Planté de les transcrire pour piano.

C’est dans la salle du Conservatoire, dans la salle même des concerts et en quelque sorte devant son public, que M. Planté tient ses grands jours. Sans lui contester cet avantage, encore peut-on s’étonner qu’il en jouisse ainsi comme par pure grâce d’état, lui et deux ou trois artistes ses assesseurs ordinaires. Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée ; or celle du Conservatoire passe pour la plus rigoureusement fermée de toutes. En dehors de la société des concerts, qui en possède la clé, nul ne pénètre. Que cette fameuse porte s’ouvre, nous ne demandons pas mieux, mais que ce soit alors pour tout le monde, — et sachons une bonne fois si la jouissance du sanctuaire est un droit réservé au mérite ou simplement le privilège d’une coterie.


F. DE LAGENEVAIS.