Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/217

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les progrès de notre éducation esthétique. L’essentiel en pareil cas était de rechercher non pas le nombre, mais l’excellence des souvenirs à consacrer, de s’interdire tout accommodement avec la fausse gloire de certains artistes pour se dévouer uniquement à la cause de l’art véritable, de n’admettre enfin et de ne recommander comme objet d’étude que des types absolument dignes d’être pris pour modèles, des ouvrages absolument beaux.

Or, soit concession aux inclinations éclectiques de notre temps, soit difficulté d’obtenir à point nommé ce qu’on aurait voulu, on n’a pas laissé de donner place dans le musée des copies à des toiles qui ne reproduisent rien de plus que des mérites secondaires, sinon même les témoignages d’une habileté de mauvais aloi. Quels enseignemens sérieux peuvent ressortir par exemple, quelle bonne influence peut résulter du spectacle de ces copies d’après Vélasquez où d’ignobles gueux, couverts de haillons sordides, sont censés personnifier Ésope et Ménippe, Bacchus, Apollon lui-même, c’est-à-dire les plus hauts souvenirs de l’histoire ou de la mythologie antique, les idées bienfaisantes du génie, de la poésie, de la beauté ? Pour racheter ici la niaiserie ou le néant des intentions morales, y a-t-il du moins des qualités d’exécution telles qu’on puisse à la rigueur passer condamnation sur d’aussi graves injures au bon goût et au bon sens ? Ces qualités, si tant est qu’elles existent, se réduisent à bien peu de chose : elles n’arrivent le plus souvent qu’à simuler l’ampleur et la verve dans le dessin par une facilité tantôt lâche, tantôt brutale, l’harmonie générale du coloris par l’effacement des tons propres à chaque forme partielle, et en général la vigueur par la violence, l’aisance du pinceau par l’ostentation de la dextérité. Si l’on s’était contenté de prendre parmi les œuvres de Vélasquez quelques-unes de celles où il se montre véritablement un maître, quelques-uns de ces portraits qui lui assurent le premier rang parmi les peintres de son pays, nous ne songerions certainement pas à lui marchander l’hospitalité à laquelle il avait droit ; mais, puisqu’on a cru devoir, à côté des toiles où il a représenté Don Fernando et le Duc d’Olivares, Philippe IV et les deux Fous du roi, en exposer d’autres qui n’attestent que trop l’extrême indigence de son imagination et les vices impardonnables de sa doctrine comme peintre d’histoire, nous n’hésitons pas à refuser le fâcheux présent qui nous est offert ; nous protestons, au nom des principes que l’administration des Beaux-Arts a sans aucun doute le désir de faire prévaloir, au nom des progrès mêmes qu’elle voudrait provoquer, contre ce qui tend ouvertement à déconcerter ses efforts et à tromper ses espérances. Puissent donc ces tristes spécimens de l’école espagnole disparaître bientôt d’un lieu destiné surtout à l’instruction des jeunes artistes ! Ce n’est pas en face de pareils modèles que ceux-ci apprendront à résister aux tentations mauvaises, à se soustraire aux influences de l’esprit matérialiste, — à moins toutefois qu’ils ne sachent tirer du spectacle la seule leçon utile