Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/227

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de « l’intégrité du suffrage universel » en péril, pour réclamer la dissolution de l’assemblée, pour être à Versailles le spectre des « franchises municipales » de Lyon ; ils l’ont nommé pour tout faire, et peut-être le parti conservateur, le gouvernement lui-même, ont-ils de leur côté contribué depuis longtemps à préparer ce résultat par leurs divisions, par leurs hésitations, sans parler de ces diversions étranges des légitimistes et des bonapartistes venant à la dernière heure augmenter la confusion par cette candidature improvisée du colonel Stoffel, qui a réuni vingt-sept mille voix.

Que M. Barodet, inconnu la veille, ait été nommé député par la grâce de la discipline du nombre, qu’il prenne le train de Versailles, le train parlementaire de chaque jour, il ne fera pas certainement plus de bruit que bien d’autres, il en fera peut-être moins : ce n’est pas sa présence dans l’assemblée qui changera les choses ; personnellement il n’est qu’un obscur député de plus. La vraie et unique question est dans le caractère, de cette élection, dans les confusions périlleuses dont elle est le symptôme, dans les inquiétudes qu’elle suscite, dans la situation tendue et presque violente qu’elle crée par les perspectives qu’elle dévoile. Qu’ont voulu les radicaux en organisant ce coup de scrutin presque anonyme qui va frapper le gouvernement dans un de ses membres les plus éminens, et qui a la prétention de placer l’assemblée sous une sommation brutale, injurieuse, de dissolution ? Ils se sont proposé de donner un avertissement, disent-ils, ils ont voulu faire une protestation, ils ont tenu à montrer que la France n’est pas au bout de ses épreuves, que tout ce qui existe n’est à leurs yeux qu’une fiction dérisoire, qu’ils ont leur république à eux, leur suffrage universel à eux.

Ils ont réussi, la démonstration est faite : ils ont prouvé une fois de plus qu’ils sont toujours le parti des agitations, des protestations bruyantes, subordonnant tout à leurs passions exclusives, ne s’inquiétant de rien, ni des malheurs du pays, ni de toutes ces difficultés douloureuses que deux années de prudence n’ont pu parvenir encore à surmonter complètement, ni de tous ces besoins de sécurité, de repos, de travail paisible qu’éprouve une nation si durement frappée, à peine convalescente. Ils ne s’arrêtent devant rien, ils ne cherchent pas quelle influence peut avoir un vote de nature à troubler l’opinion et les intérêts, à être interprété au dehors comme le signe d’une condition intérieure sans garantie et sans lendemain. Chose profondément attristante, les organisateurs du vote du 27 avril en sont encore aujourd’hui à décorer du nom de patriotisme une manifestation qui, si elle ne restait stérile, aurait pour première conséquence de créer de nouveaux embarras à la libération du territoire. Qu’on se demande un instant en effet ce qui pourrait arriver, si on prenait au mot ces grands patriotes, si tout ce qu’ils réclament se réalisait, si la situation politique se trouvait changée