Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/254

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lendemain même de Wœrth et de Forbach, sans avoir été consulté et sans se laisser décourager, il avait écrit au général Waubert de Genlis, aide-de-camp de l’empereur à Metz, une lettre où il résumait la situation militaire en traits saisissans de précision et de clarté. Dans sa pensée, puisqu’on avait été rompu entre Metz et Nancy, il n’y avait plus une minute à perdre : il fallait se replier en combattant, venir chercher un appui à Paris, où l’on serait en mesure de se rallier, de s’organiser, de faire repentir l’ennemi engagé trop avant dans le cœur du pays. C’était justement l’idée qu’il avait maintenant à réaliser pour sa part dans des conditions bien aggravées en peu de jours, et il ne pouvait réaliser cette idée que si on lui donnait cette armée de secours dont il croyait avoir décidé le rappel dans son court passage à Châlons, qu’il réclamait plus que jamais après son retour avec M. Thiers, avec le général. Chabaud-Latour, — si on lui assurait les moyens de défendre une place de guerre qui ne cessait point d’être en même temps une grande capitale, le siège du gouvernement, le foyer central de toutes les émotions patriotiques depuis quelques semaines. Comme chef militaire, il avait fait de cette défense de Paris son rôle, son devoir personnel dans le devoir national.

Politiquement la position du général Trochu était des plus délicates au milieu de ces désolantes complications. C’est un fait indubitable que cette autorité nouvelle d’un gouverneur choisi pour sa popularité avait à lutter dès le premier instant contre des préventions à peine déguisées, contre toutes les impossibilités ou les difficultés qu’on lui créait. Le général Trochu, en rentrant à Paris, croyait précéder seulement de quelques heures l’empereur, puis le maréchal de Mac-Mahon, et la première nouvelle qu’il eut à son arrivée était qu’il ne serait suivi ni de l’empereur ni de l’armée du maréchal. Il venait de recevoir la plus grave mission du souverain lui-même, et à peine débarqué il rencontrait une méfiance évidente aux Tuileries ou parmi les ministres, surpris d’avoir sur les bras un gouverneur de Paris qu’ils n’avaient pas demandé. L’impératrice le recevait en lui disant : « Général, si nous rappelions les princes d’Orléans ? » Au conseil, où il paraissait quelquefois, il se voyait assailli de questions injurieuses. On lui demandait ce qu’il ferait s’il y avait des désordres dans la rue, si l’émeute menaçait les Tuileries ou le corps législatif. Dans sa sphère de gouverneur, il restait à peu près isolé, presque sans rapport avec le ministère de la guerre, sans communications de confiance avec le gouvernement ; en un mot, le général Trochu était considéré comme un ennemi introduit subrepticement dans la place avec une popularité suspecte et des desseins énigmatiques.