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III

D’où venait à M. Jules Favre la pensée de cette démarche tentée dans les conditions les plus douloureuses, les plus délicates et les plus impossibles ? Lorsque M. Jules Favre était entré au ministère des affaires étrangères le 5 septembre au matin, il n’avait pu se méprendre un instant sur l’état des relations de la France, sur son isolement profond en Europe, isolement préparé par les faux calculs de l’empire, aggravé tout à coup par des revers qui venaient crier à notre pays vaincu le fatal solus eris ! Dans ses premiers rapports avec les représentans des puissances étrangères, à commencer par lord Lyons, M. Jules Favre avait trouvé de l’intérêt, de la sympathie, et en définitive une complète réserve. L’Europe était visiblement émue, inquiète, surprise, déconcertée ; elle était en même temps décidée à s’abstenir, et elle se sentait confirmée dans ses résolutions par la rapidité foudroyante des événemens. La France avait devant elle ou autour d’elle la coalition de l’inertie sous le nom de la ligue des neutres. Compter sur une intervention réelle, effective, coopération directe ou médiation armée dans l’intérêt de la paix et de la France, c’était le plus vain des calculs. A défaut d’une action matérielle qu’on ne pouvait se flatter d’obtenir, dont aucune puissance n’admettait l’idée, ne pouvait-on du moins se promettre un certain appui moral, un certain concours diplomatique, préparant quelque négociation utile, peut-être la paix ou une trêve conduisant à la paix ? M. Jules Favre mettait là un dernier et fragile espoir. Il se créait, il est vrai, une grave difficulté en engageant d’avance la politique du gouvernement qu’il représentait, en jetant aux passions nationales qui l’encouraient cette phrase retentissante et fière d’une circulaire du 8 septembre : « nous ne céderons ni un pouce de notre territoire ni une pierre de nos forteresses. » C’était un mot d’une bien grande témérité pour la circonstance, et M. Ernest Picard en montrait avec sagacité la dangereuse exagération lorsqu’à la lecture de la circulaire dans le conseil il s’écriait : « L’intégrité du territoire, bien ;… mais une pierre de nos forteresses ! J’en donnerais beaucoup pour que nous fussions délivrés à ce moment-ci… »

Au fond, M. Jules Favre le sentait lui-même, et en parlant ainsi comme pour sauvegarder l’honneur de la situation il ne laissait pas de sonder secrètement les diverses puissances, de chercher à tirer parti des sympathies dont il recevait l’assurance, des bonnes intentions que les agens étrangers lui témoignaient. Il ne désespérait pas d’intéresser l’Europe à notre cause, de la trouver sensible aux