Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/266

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


troubles dont les prodigieux succès de l’Allemagne menaçaient l’équilibre public, de l’amener à parler, à faire quelque manifestation. Il s’adressait surtout à l’Angleterre, dont l’ambassadeur, lord Lyons, se montrait plein de bonne volonté ; mais cette action diplomatique, sur quoi la fonder ? comment l’engager ? Le péril se rapprochait d’heure en heure cependant ; il n’y avait plus un moment à perdre, et on ne savait encore ni ce que voudrait faire l’Europe, ni même quelles étaient désormais les vues de la Prusse, qui s’avançait victorieusement sur Paris.

C’est alors que M. Jules Favre, pressé par les circonstances, se décidait à deux actes qui étaient dans cette extrémité le dernier mot de sa diplomatie. D’abord il allait chez M. Thiers pour faire appel à son dévoûment, pour lui demander de se rendre en Angleterre comme plénipotentiaire de la France. « Nous avons la plus grande peine, lui disait-il, à nous faire écouter, notamment à Londres ; si vous consentiez à vous y rendre, vous parviendriez peut-être à nous faire ouvrir des voies aujourd’hui fermées. » Au premier instant, M. Thiers, navré, désolé, malade, déclinait le rôle qu’on venait lui offrir. Bientôt cependant, touché dans son patriotisme, ranimé par cette pensée de rendre un service à son pays malheureux, il acceptait et il proposait lui-même de se rendre non plus seulement à Londres, mais à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Florence, partout où il faudrait. Il partait par le dernier train du Nord, le pont de Creil sautait après son passage. C’était le commencement de ce voyage pendant lequel il allait recueillir des sympathies, quelques marques de bonne volonté, quelques facilités de négociations, sans pouvoir obtenir rien qui ait ressemblé jamais à une intervention ou à une médiation réelle. D’un autre côté, M. Jules Favre, d’accord avec M. Thiers, qui l’approuvait, s’était réservé pour lui-même une tâche bien autrement dure, une mission cruelle, poignante, honorable pourtant, celle d’aller, s’il le fallait, droit à M. de Bismarck pour avoir son dernier mot. M. Jules Favre, sans en parler à ses collègues du gouvernement, s’était promis dès le premier jour de ne pas laisser s’engager la lutte devant Paris sans faire une tentative suprême. Il était encouragé dans cette idée par lord Lyons, il devait être précédé au camp prussien par une sorte de lettre d’introduction de l’Angleterre, exprimant modestement « le vœu de voir bientôt cesser l’effusion du sang et le calme se rétablir en Europe au moyen d’une paix également honorable pour les deux parties. »

Malheureusement la démarche de M. Jules Favre, vaguement recommandée par le cabinet anglais « au nom de l’humanité, » — M. Thiers, malgré toutes ses instances, ne pouvait obtenir qu’on