Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/386

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historiens classiques nous fournissent peu de lumières, souvent même elles sont trompeuses. Ce qui demeure encore la principale source de renseignemens, ce sont les fragmens dits de Sanchoniathon, reproduits par Eusèbe et Porphyre, qui les empruntèrent au philosophe phénicien Philon de Byblos. Ce Philon, qui vécut sous Adrien au IIe siècle de notre ère, écrivit une histoire phénicienne, malheureusement perdue, et la donna comme fondée sur un livre beaucoup plus ancien qu’il attribuait au prêtre Sanchoniathon. Ce nom est bien phénicien, Sakkun-jitten, le dieu Sakkun prête, et n’a rien de mythique. C’est surtout sa cosmogonie que l’on connaît par les fragmens échappés à la destruction. Plusieurs indices autorisent à lui assigner pour époque la fin de la domination persane. C’est assez dire qu’il faut bien se garder de voir dans son système cosmogonique, d’ailleurs fort hybride, une reproduction exacte de la croyance populaire. Cependant il est instructif de constater comment un théosophe phénicien de ce temps reculé, prétendant rester fidèle à la religion nationale, se représentait l’origine des choses.

Comme la Bible, l’œuvre de Sanchoniathon contenait deux récits de la création. L’idée du chaos ou des ténèbres, exprimée par le mot bohu, et celle de l’esprit qui plane au-dessus comme pour les féconder ont aussi leur parallèle dans le récit biblique ; mais la différence du point de vue est grande. Le récit hébraïque fait remonter la création à une volonté consciente et procédant avec réflexion ; le mythe phénicien, prédécesseur de Schopenhauer, assigne pour origine au monde le désir inconscient. Il connaît l’œuf du monde, il resserre graduellement son horizon dans les limites de son pays, comme fait aussi le narrateur hébreu. Il se souvient comme lui d’une race de géans, indique les deux élémens très distincts de la nation phénicienne, savoir l’élément sidonien, comprenant aussi Tyr, et l’élément de Gebal ou Byblos, qui resta beaucoup plus cananéen. Chez le mythographe phénicien, la cosmogonie, au lieu de passer brusquement dans l’histoire humaine comme dans la Bible, se change en théogonie. Il y a une guerre des dieux, et, chose digne d’être notée, il se trouve dans les péripéties de cette guerre des parallèles frappans avec les histoires patriarcales racontées dans la Genèse ; par exemple le duel de Shamînrum, dieu du haut ciel, et d’Uzov, le velu, présente de singulières analogies avec la rivalité de Jacob et d’Ésaü. Shamînrum habite aussi sous des tentes, et Uzov est un chasseur farouche, vêtu de peaux de bêtes, comme Ésaü, dont il est au fond l’homonyme. De même on rencontre un dieu El, le fort, qui sacrifie son fils unique à son dieu-père, qui institue la circoncision et qui ressemble beaucoup à Abraham. On ne saurait