Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/404

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il s’imaginait communier avec le dieu éventré dont le sang en automne colorait les rivières limoneuses et fertilisait de nouveau les terres desséchées. Lui aussi contribuait pour sa part à la grande résurrection. Ajoutons que très certainement la coutume survécut longtemps aux notions naïves qui l’avaient inspirée à L’origine. On sait avec quelle ténacité les traditions religieuses invétérées se perpétuent au-delà des époques où leur sens, compris de tous, reposait sur l’assentiment de la conscience de tous.

Des considérations du même genre nous expliquent les cruautés que les mêmes religions joignent souvent à leurs rites licencieux. Il y a seulement un peu plus de calcul dans ces hideux sacrifices que dans les communions sensuelles avec la nature amoureuse. Là encore il nous serait facile de décrire les scènes les plus lamentables. Ce sont surtout ces malheureux enfans que l’on vouait à de monstrueux supplices qui nous font tressaillir d’indignation, et quand on pense que pendant des siècles, en une foule de localités, longtemps même en dépit des objurgations des esprits plus éclairés ou des menaces d’une législation réformée, il y eut des mains pour accomplir et pour applaudir de pareilles abominations, le dégoût, l’horreur nous prennent à la gorge, et on murmure malgré soi la, malédiction du poète latin :

Tantum relligio potuit suadere malorum !

N’abusons pas cependant de l’indignation en histoire, du moins quand il s’agit d’aberrations qui pendant si longtemps ont répondu à l’état des esprits. La postérité est souvent injuste pour les générations disparues, quand elle les traduit à la barre de sa moralité plus raffinée. Parmi nous, le soldat fier de son métier, l’homme du monde prêt à repousser l’insulte par le défi, le magistrat qui requiert la peine de mort, jouissent de la considération générale ; mais sommes-nous bien sûrs que le jour ne viendra pas où la facilité avec laquelle nous nous résignons encore aux fléaux de la guerre, aux sanglantes sottises du duel, à l’exécution des malfaiteurs, nous fera passer aux yeux de nos descendans pour des hommes qui se croyaient civilisés et étaient encore à demi barbares ? Si nous reculons seulement d’un siècle ou deux, nous nous trouvons en présence d’institutions et de lois dont l’intolérance nous révolte, et à bon droit. Qui d’entre nous se représente sans frémir les auto-da-fé et les dragonnades ? Cependant nous comprenons facilement que dans un temps où l’on croyait le salut éternel des âmes attaché au strict maintien de l’orthodoxie, où le fauteur d’hérésie passait pour un criminel cent fois pire qu’un empoisonneur, on ait pu de très bonne foi se laisser égarer par les