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suggestions du fanatisme. De même, dans les religions de l’antiquité, l’inexorable logique du principe religieux généralement admis mena tout droit aux effroyables sacrifices qui ensanglantent leur histoire.

La nature physique n’est ni morale ni immorale ; elle est tantôt bienfaisante, tantôt redoutable pour l’homme. Le ciel ou le soleil par exemple peuvent être aussi bien conçus comme les agens de la fertilité, les nourriciers et les protecteurs de l’homme, que comme ses ennemis et ses persécuteurs. La terre était couverte de fleurs brillantes, de fruits savoureux, le soleil d’été vient tout brûler. Des eaux abondantes et fraîches répandaient la vie sur leur passage et fournissaient à l’homme le moyen d’étancher sa soif, ce même soleil les absorbe. C’est donc un dieu vorace et furieux que ce soleil, et, s’il est possible d’espérer qu’on apaisera sa fureur, ce sera évidemment à la condition de satisfaire sa voracité. Par conséquent lorsque la tribu, la cité, la famille même, voudront être protégées contre les colères du dieu terrible, elles sauront d’avance qu’il faut le servir conformément à ses goûts. L’être effrayant qui dévore les enfans de la terre et les tue dans leur fleur aime les jeunes victimes, et plus le sacrifice sera coûteux, plus il y aura lieu d’espérer que son inimitié sera conjurée. C’est ainsi qu’on arrive au devoir rigoureux d’immoler des enfans, fleurs de printemps condamnées comme les fleurs des champs à être moissonnées sans pitié. Et il ne faut pas songer à tromper la Divinité. Ce ne sont pas des enfans maladifs ou laids, ou choisis au milieu d’un grand nombre de frères, qu’il faudra lui offrir ; les victimes devront être belles, saines, l’objet tout spécial de l’amour de leurs parens. Les premiers-nés et les fils uniques seront les plus menacés.

Il n’est pas douteux que plus d’une fois le sentiment des parens s’insurgea contre l’affreuse coutume lorsqu’elle était encore sanctionnée par les lois ; mais, nous l’avons dit, ces lois eurent la vie très dure : elles furent maintenues par l’égoïsme public, plus intraitable encore que l’égoïsme individuel. La cité ne se sentait rassurée que si la colère divine était détournée par un tel genre de sacrifices. De plus n’oublions pas une chose dont il faut tenir grand compte dans l’histoire des croyances humaines : il y a de grandes affinités entre le sentiment tragique et le sentiment religieux. Il est même certain qu’à l’origine ils ne se distinguaient pas nettement. A la condition de se savoir individuellement en sûreté, l’homme aime le tragique ; il savoure cette impression de terreur qui résulte de l’écrasement des intérêts et des affections personnelles par le jeu fatal des grandes lois naturelles et sociales. Le goût qui nous fait admirer chez nos grands poètes le déroulement de plus en plus effrayant d’une passion, d’un vice, qui, d’abord imperceptible, finit,