Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/417

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Turque que l’on voyait si souvent dans la Grand’Rue et qui lui jetait un coup d’œil en passant. Il ne pouvait empêcher son imagination de courir la campagne. Etait-il aimé de cette bizarre et charmante créature ? S’il lui était absolument indifférent, comment expliquer les témoignages de muette sympathie qu’elle lui accordait ? Comme il faisait ces réflexions, la porte s’ouvrit doucement ; une femme, cachée par les plis d’un long voile, parut devant lui. Lorsqu’elle découvrit son visage, Maimbert reconnut Elmas.

La surprise dissipa aussitôt l’engourdissement du demi-sommeil auquel il s’abandonnait. — Comment êtes-vous ici, madame ? que vous est-il arrivé ? dit-il dès qu’il retrouva l’usage de là parole.

— Je n’en sais rien moi-même, répondit-elle en se laissant tomber sur le sofa. — Elle était plus pâle qu’à l’ordinaire et paraissait toute troublée ; le Français ne savait s’il devait en croire ses yeux. Au même moment, il remarqua sur la gorge d’Elmas, découverte par l’échancrure de la robe, le sillon rouge qu’y avait tracé le chapelet du mektoubdji. Le conte des Trois Kalenders, où Haroun-el-Rachid s’étonne de voir les meurtrissures du sein d’Amine, sœur de Zobéide, lui revint en mémoire. Il se crut transporta dans ce monde fantastique dont les conteurs des Mille et une Nuits sont les seuls historiens ; mais ses idées prirent bientôt un autre cours. Les premiers mots que dit Elmas le remplirent d’agitation et de trouble.

Il faisait presque nuit dans le salon. Les meubles et les tentures étaient de couleur sombre ; d’épais rideaux opposaient une barrière à l’invasion de l’importune lumière de midi. Elmas, au sortir de l’atmosphère brûlante de la rue, avait éprouvé en entrant dans la fraîche obscurité de cette chambre une délicieuse sensation de bien-être ; mais ses yeux éblouis ne s’étaient pas encore habitués aux ténèbres factices de la grande salle, de même que son esprit restait effrayé dé l’audace de sa détermination. Elle était sortie du harem sans prendre aucune précaution, et s’était rendue tout droit dans la Grand’Rue, s’inquiétant peu de savoir si on pouvait la suivre et la reconnaître. Maimbert l’observait en silence pendant qu’elle tâchait de discerner dans le demi-jour les objets environnans. Les étoffes claires du costume de la cadine se détachaient sur le fond presque noir des coussins et des draperies ; son visage et ce qu’on voyait de sa gorge blanche semblaient éclairer la pénombre. Un rayon de soleil, pénétrant à travers les interstices des jalousies, s’arrêta sur les franges de son voile ; il descendit jusqu’à ses sourcils blonds, et, derrière leurs longs cils dorés par cette furtive lumière, les. yeux noirs d’Elmas brillèrent d’un éclat plus doux. Elle avait des cheveux noirs et un teint un peu pâle pareil à celui des roses d’hiver ; la vie de harem, qui le plus souvent déforme et