Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/418

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abrutit les femmes, avait donné à celle-là quelque chose de la calme beauté d’une fleur de serre. Tous ces contrastes expliquaient le charme indéfinissable qui était un des privilèges de la cadine.

Elle ne voulut pas faire connaître à Maimbert le motif qui l’avait décidée à venir, soit qu’elle rougît d’avoir obéi au désir de se venger autant qu’à une inspiration de l’amour, soit qu’il lui fût pénible de parler du traitement qu’elle avait subi la veille. — Ne voyez-vous pas que je vous aime ? dit-elle. Cela doit vous suffire. — Elle lui parla de leur première rencontre, et lui apprit comment elle l’avait vu pendant toute une soirée chez le pacha. Il y avait dans, sa manière de prononcer certaines syllabes françaises trop dures pour des lèvres orientales une gaucherie pleine de grâce ; Maimbert, assis auprès d’elle, se laissait aller au plaisir de l’écouter. Un profond silence régnait autour d’eux ; il était doux de parler d’amour dans cette demi-obscurité, cachés aux yeux du monde par ces murs qui défiaient les rayons d’un soleil implacable. A un mouvement que fit Elmas, ses cheveux se dénouèrent et tombèrent sur ses épaules. Elle essayait inutilement de les rattacher ; Maimbert se rapprocha d’elle pour l’aider. La chevelure de la cadine était pleine d’un parfum inconnu qui troubla la tête du Français. Il prit à pleines mains les boucles soyeuses et souples, et respira longuement l’odeur qui s’en échappait. Dès lors il fut complètement enivré ; comme Elmas essayait de le repousser, il lui saisit les mains et couvrit de baisers ses bras nus presque entièrement sortis des larges manches. Elle se sentit prise de peur comme devant un danger ; ses instincts de femme et de musulmane se réveillèrent, et confondirent leurs reproches avec la voix expirante de la pudeur. Toutefois elle n’entreprit pas une lutte tardive contre elle-même et celui qu’elle aimait ; fermant les yeux, elle s’abandonna silencieusement à sa destinée.

La voix du muezzin chantant l’appel à la prière du haut d’un minaret voisin leur annonça qu’il était temps de se séparer ; Smyrne allait se réveiller et reprendre son activité, interrompue pendant les heures de la sieste ; il importait qu’Elmas ne trouvât pas les rues trop pleines de monde. Resté seul, Maimbert découvrit qu’il était incapable de penser avec quelque suite ; la visite de la cadine avait troublé son esprit. Il résolut de sortir pour remettre un peu d’ordre dans ses idées. Il traversa la Grand’Rue encore solitaire, une partie du quartier juif, et alla fumer un narghilé au pont des Caravanes. Quand il fut de retour dans sa maison, il lui sembla qu’à partir de cette après-midi une vie nouvelle recommençait pour lui. Ses anciennes tristesses s’effaçaient devant le sentiment d’un bonheur inconnu jusque-là A la place où Elmas s’était assise,