Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/423

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trouver de longtemps une pareille occasion d’aller voir son amant. Cette résolution n’était guère plus prudente que celle qu’elle avait prise le soir où son mari l’avait insultée en présence des esclaves. Sauf que la société des hommes leur est interdite, les Turques de la basse classe jouissent d’une liberté à peu près complète et sortent seules pour aller au bain, à la mosquée ou chez leurs amies : comme il est difficile de les reconnaître sous leur voile, elles vont plus facilement encore que des Européennes partout où il leur plaît ; les cadines, habitantes des harems riches, ne sont pas à beaucoup près aussi indépendantes. D’abord elles portent non pas le tchâr, dont les longs plis enveloppent des pieds à la tête les femmes du commun, mais le iachmak, qui cache assez incomplètement le menton et la bouche en laissant à découvert le milieu du visage, et un manteau court qu’on nomme féredjé, de plus l’usage veut qu’elles sortent accompagnées de gardiens ou tout au moins d’une suivante âgée ; enfin les harems de l’aristocratie sont surveillés avec plus de soin que les autres. Elmas trouva cependant un moyen de diminuer en partie les risques de son entreprise. Elle pouvait se fier à Nazli, une de ces esclaves dont l’aveugle dévoûment ne discute pas les démarches des maîtres. La vieille femme allait souvent passer la nuit chez son mari. Ce mari était jardinier et habitait au milieu des immenses vergers que traverse la voie du chemin de fer. Sa maison avait plus d’une fois servi de but aux promenades que la cadine faisait avec Adilé ; elle s’y arrêtait pendant des après-midi tout entières, et personne ne pouvait s’étonner de l’y voir. C’est là qu’elle comptait se rendre ; elle devait en partir la nuit, accompagnée de l’esclave, et prendre pour aller chez Maimbert des rues très fréquentées, où le passage de deux femmes n’attirerait pas l’attention. Le bey, retenu le plus souvent hors de chez lui par ses affaires ou ses plaisirs, n’avait guère le temps de demander des comptes à l’une ou l’autre de ses épouses ; au besoin, Elmas déclarerait qu’elle était restée à dîner chez Nazli, et celle-ci ne la démentirait pas. Quant au jardinier, outre qu’il était sourd, il avait la coutume de prendre chaque soir une dose de raki après laquelle il tombait dans un sommeil semblable à celui du chien légendaire des Sept Dormans. Si bien combiné que fût ce plan, l’exécution pouvait en paraître à beaucoup de gens peu facile et peu sûre ; mais Elmas était comme ces prisonniers qui. pensent moins, lorsqu’ils s’évadent, à la peur d’être repris qu’aux joies d’une prochaine liberté.

Maimbert ne s’expliquait pas bien comment la femme du bey pourrait passer une soirée hors du harem ; cependant les termes du billet étaient précis, et la cadine y annonçait sa visite d’une façon