Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/425

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port où nous puissions braver la tempête. — A ces mots, la cadine devenait pensive ; puis, tournant vers Maimbert son regard à la fois ferme et doux : — Qu’importent les menaces de l’avenir ? répondait-elle. L’heure présente nous appartient, et elle nous donne assez de bonheur pour nous consoler d’avance des épreuves qui nous attendent. Nous aurons pour nous aider à les supporter le souvenir des jours de grâce.

A l’extrémité du salon, du côté de la mer, il y avait une sorte de large balcon semblable aux vérandahs des maisons de l’Inde. C’est là qu’Elmas vint s’asseoir sur un fauteuil de roseau ; Maimbert prit place à côté d’elle. La lumière de la lampe placée sur la table à quelque distance éclairait vaguement le profil de la cadine ; sous leurs sourcils blonds, ses yeux brillaient comme des diamans noirs enchâssés dans l’or. Sa peau blanche et fine, que l’ombre du harem avait toujours préservée des injures du hâle, semblait transparente. Elmas s’était habillée pour ce rendez-vous comme pour une fête ; elle portait des vêtemens européens, une jupe de soie bleue couverte d’une tunique de crêpe de Chine blanc ; le tchâr avait caché, pendant qu’elle se rendait de chez Nazli à la maison de la Grand’Rue, les compromettantes splendeurs de ce costume étranger. Elle était également coiffée à la franque, sans autre ornement qu’une fleur blanche qu’elle venait de prendre à l’un des vases placés sur la table du salon. Comme les étoiles brillaient seules dans la nuit sans lune, elle ne distinguait que confusément les rivages du golfe, les navires mouillés à quelque distance et la cime du Sipyle : les lumières des villages et celle du fanal de Sandjak-Kaléci étincelaient au loin, pareilles à des astres se levant à l’horizon. Des barques chargées de promeneurs passaient sous le balcon : elle les montra au Français, et lui proposa de faire, eux aussi, un tour sur le golfe. — Nous n’irons pas loin, dit-elle ; mais le temps est si frais et si beau, que ce serait dommage de se priver de cette promenade. — Elle se couvrit la tête d’un petit voile de dentelle et s’enveloppa de son burnous ; ainsi habillée à la mode d’Europe et le visage caché par sa mantille, elle n’avait pas à craindre d’attirer l’attention.

Maimbert appela son domestique et lui dit de préparer le bateau. La cadine et son amant s’assirent à l’arrière de l’embarcation, et on quitta la jetée. La mer était calme, sans une ride ; les rames soulevaient une poussière d’étincelles phosphorescentes. Quand on fut à quelque distance de la maison, la ville de Smyrne apparut tout entière, éclairée au milieu de l’ombre par les mille lumières de ses maisons et dominée par les tours démantelées du mont Pagus. Les cafés grecs qu’on nomme kibotos (arches), construits sur pilotis près du bord, entouraient le rivage comme une ceinture lumineuse. Dans