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chacun de ces cafés, des orchestres italiens jouaient des morceaux d’opéras dont les bruyantes mélodies arrivaient, adoucies par la distance, aux oreilles des promeneurs. Une barque ornée de guirlandes de feuillages et de lanternes vénitiennes traversa le golfe : elle portait tout un essaim de jeunes Levantines, accompagnées de leurs parens et de leurs amis ; il y avait un piano à bord et les belles Smyrniotes se donnaient le plaisir de faire de la musique sur l’eau. Les accords du piano, se perdant au milieu de la nuit transparente sur cette mer tranquille, produisaient un effet très doux, bien plus saisissant que les sonorités confuses des orchestres ; le groupe des jeunes filles en toilettes blanches, éclairé par les fanaux multicolores, animait d’une façon imprévue le paisible tableau que le golfe présentait ce soir-là L’embarcation se dirigeait, avec toute une flottille de petits bateaux qui l’escortaient, du côté de la barque de Maimbert. Il voulut éviter un aussi dangereux voisinage, et donna l’ordre à son domestique de longer le bord pour revenir à la maison. Comme ils approchaient du rivage, ils furent rejoints par un grand canot à quatre paires de rames. Elmas et le Français se trouvaient alors assez près des kibotos illuminés pour distinguer, dans le canot qui filait rapidement, une femme turque entourée de ses esclaves. — C’est Nedjibé, dit Elmas en ramenant sur son visage les plis de sa mantille. — La première femme du bey était reconnaissable à ses robes éclatantes : elle portait en ce moment une jupe de soie à bouquets dont les splendeurs avaient ébloui tous les harems de la ville. Elle ne parut même pas regarder du côté des deux amants, et ils purent se flatter de n’avoir point été aperçus.

Quand Elmas et le Français rentrèrent à la maison de la Grand’Rue, ils trouvèrent dans le vestibule la vieille Nazli qui s’était endormie en les attendant. Il était déjà tard. La femme du bey ramena autour de sa ceinture sa jupe de soie brillante, s’enveloppa dans le grand tchâr, et dit adieu à son amant. Celui-ci descendit avec elle, et, s’arrêtant à la porte du jardin, il vit les deux femmes s’engager dans les ténèbres de la rue mal éclairée. Au lieu de rentrer chez lui, il les suivit sans qu’elles s’en aperçussent jusqu’à l’habitation de Nazli ; puis il s’en revint par les chemins solitaires, où ses pas retentissaient sur le pavé, rêvant à l’étrange philosophie pratique de la femme du bey, et se demandant combien le ciel leur accorderait de pareils « jours de grâce. »


IV

Les préceptes de la pudeur musulmane interdisent à toute femme de bien de lever les yeux sur un étranger ; mais Nedjibé n’avait pas eu besoin de lever les yeux pour reconnaître Maimbert. Quand