Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/431

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sa rivale, les sourcils froncés, la bouche contractée par la colère, des éclairs dans ses yeux noirs. Troublée par la conscience de son infériorité morale, sachant qu’EImas avait assez d’énergie et de ressources d’imagination pour gagner une cause perdue en apparence, Nedjibé restait muette. Quand même elle eût retrouvé la parole, elle n’eût point osé dire ce qu’elle avait appris, car alors il aurait fallu produire ses témoins, et, outre que Kieur-Sarah n’était pas faite pour inspirer la confiance, le nom de cette Juive rappelait au mektoubdji certaine mésaventure conjugale dont il valait mieux ne pas réveiller le souvenir. Djémil, ne comprenant rien au silence de Nedjibé, lui ordonna de s’expliquer : elle balbutia quelques paroles d’excuse, se releva et voulut s’en aller ; mais auparavant elle eut le plaisir de s’entendre appeler « fille de chien » par son époux, qui lui promit une correction exemplaire pour le cas où elle troublerait encore la paix du harem. L’intérêt de Djémil lui commandait cette fois de se montrer équitable. La femme du gouverneur avait entendu parler de la scène du chapelet, et l’avait racontée à son mari. Osman-Pacha était non-seulement un administrateur habile, mais encore un homme très juste et très bien élevé, comme on en trouve tant parmi les Turcs de la vieille roche ; il fit comprendre au bey qu’un fonctionnaire de son rang ne devait pas mener son harem à la façon d’un chamelier ou d’un portefaix. Djémil se le tint pour dit, d’autant plus qu’il craignait que la femme du pacha ne conseillât le divorce à Elmas, et ne le privât ainsi de la succession de l’ancien ministre des finances.

Elmas avait répondu par un coup d’audace à l’attaque de Nedjibé, et cette hardiesse lui avait réussi, mais c’était là jouer gros jeu. Quand la seconde femme du mektoubdji, plus calme après sa victoire, réfléchit sur ce qui s’était passé, les paroles de Nedjibé lui revinrent à la mémoire ; elle ne savait comment les interpréter. Elle ne pouvait deviner que Kieur-Sarah avait été chargée de l’épier ; il fallait donc ou qu’elle eût été reconnue dans la Grand’Rue, ou que la fille de l’imam eût lancé ces accusations à tout hasard, qu’elle eût, comme disent les chasseurs, touché le but en tirant au juger. Quoi qu’il en soit, la prudence devenait plus nécessaire que jamais.

Quelques jours plus tard, Kieur-Sarah entrait dans l’appartement de Nedjibé. Ce n’était pas seulement le désir d’apprendre les nouvelles qui l’amenait à la Maison des Roses ; elle était avant tout femme pratique et n’oubliait jamais les intérêts de son commerce ; sa fille la suivait, portant un rouleau d’étoffes. La petite Juive déposa son paquet sur le tapis, et se retira discrètement dans la chambre des servantes. La femme de Djémil paraissait en proie à une profonde