Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/432

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mélancolie. Le tuyau de son narghilé restait oublié sur le sofa, et le tombéki se consumait lentement dans le foyer couronné de charbons ardens. Elle ne répondit pas au salut de Kieur-Sarab et ne sembla point s’apercevoir de la présence de la revendeuse. Celle-ci lui prit la main et lui demanda la cause de ses tristesses. — Ah ! Kieur-Sarah, répondit la cadine, je suis la plus malheureuse des femmes. Cette Elmas me fera mourir. Au moment où je me croyais la plus forte, elle m’a désarmée, réduite à l’impuissance. Le bey ne l’aime guère, et pourtant elle lui a si bien tourné la tête qu’il m’accuse de tout brouiller dans le harem.

— Ne pleure pas, Nedjibé-Hanem ; les larmes rougiraient tes beaux yeux. Prends garde de perdre le sommeil et de devenir aussi maigre que la laide Elmas. Je t’apporte de quoi te consoler, des étoffes de France comme pas une femme ici n’en a porté jusqu’à présent.

— J’ai bien d’autres soucis que celui d’acheter tes étoffes. Mon mari est furieux contre moi ; il ne me donnerait pas d’argent pour te payer.

— Pourquoi ne lui apprends-tu pas ce que tu sais sur le compte d’Elmas ?

— Puis-je le lui dire ? Il faudrait te nommer ; il ne veut plus entendre parler de toi depuis cette maudite affaire du saraf. D’ailleurs Elmas me fait peur avec ses yeux méchans et son esprit de sorcière. Je tremble à la pensée de me retrouver devant elle comme l’autre jour. Regarde de quelle manière elle m’a traitée.

La cadine releva sa manche. Les doigts d’Elmas avaient laissé sur les chairs molles de ce gros bras des marques bleuâtres. Kieur-Sarah promena sa main sèche sur les meurtrissures. — Quelle méchanceté ! reprit-elle. Il n’y a qu’une bête féroce pour blesser un si beau bras ; Elmas en était sans doute jalouse. Il ne lui restera plus qu’à mourir d’envie quand elle te verra parée des belles robes que tu vas m’acheter. Elles ne viennent pas d’Allemagne comme celles de Fatma-Hanem et de Sélimé-Hanem ; ce sont des soieries de Lyon. Je ne suis pas pressée d’avoir ton argent ; tu me paieras plus tard.

Elle déroula les étoffes. Malgré tout son chagrin, Nedjibé regardait d’un œil d’admiration les pièces de soie chatoyantes étendues sur le tapis. L’une d’elles, rayée de jaune et de bleu sur fond rouge, lui arracha un cri d’admiration ; mais bientôt elle retomba sur son sofa en se cachant la tête dans les coussins. — Remporte ta marchandise, dit-elle, je ne veux pas la prendre. Je n’aurai pas de bonheur en ce monde tant que la maudite guiaour vivra pour me tourmenter.

Kieur-Sarah ne s’en alla pas. Après quelques minutes de silence,