Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/436

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firent bientôt place à la colère : sa haine était impuissante, et ses tentatives de vengeance avortaient l’une après l’autre. Le bey ne lui avait pas longtemps gardé rancune, elle restait malgré tout sa femme préférée. A un certain moment où il semblait favorablement disposé, elle osa lui dire qu’Elmas avait une intrigue avec un Franc, et que ce Franc était Maimbert. Djémil ne sut que penser ; les explications de Nedjibé lui parurent fort embrouillées, car elle ne voulait pas parler de Kieur-Sarah ; de plus il se défiait de la fille de l’imam, trop intéressée à nuire à sa rivale pour reculer devant une calomnie. Nedjibé devina le motif des incertitudes de son mari, et n’insista pas ; mais elle insinua qu’elle pourrait sans doute prouver ses affirmations de la façon la plus évidente, si on la laissait faire. Le bey ne demandait pas autre chose, et permit à sa femme d’agir comme elle l’entendrait. Elle pensait qu’Elmas serait bientôt rétablie et renouvellerait ses imprudences ; en attendant, elle l’observait attentivement, et enjoignit à Kieur-Sarah de ne pas perdre de vue l’esclave Nazli.

Elmas n’était pas, comme le croyait Nedjibé, sur le point de revenir à la santé ; la poudre blanche avait eu le temps de produire de terribles effets. Les symptômes de l’empoisonnement avaient disparu, et la malade reprenait son existence habituelle, mais elle ne mangeait plus et perdait le sommeil. Elle maigrissait à vue d’œil, une pâleur semblable à celle des phthisiques couvrait ses joues ; elle restait plongée des heures entières dans un engourdissement douloureux et se sentait à peine la force de penser. — Nedjibé a frappé à coup sûr, se dit-elle un jour quand elle se regarda dans son miroir. Bien certainement je n’ai plus longtemps à vivre. — Elle se résigna sans trop de peine à la pensée de quitter ce monde ; l’alanguissement qui paralysait son esprit la rendait presque indifférente aux terreurs de la mort.

Au milieu de cet engourdissement de ses facultés, deux sentimens conservaient seuls leur puissance : sa tendresse pour Adilé et son amour pour Maimbert. Si elle devait mourir, sa petite fille serait livrée à elle-même à l’âge où les enfans ont le plus besoin d’affection et de sollicitude. Elmas ne voulait pas que l’enfant passât ses premières années dans ce harem maudit, à côté de l’empoisonneuse : elle se promit de faire prendre à sa sœur l’engagement de garder Adilé jusqu’au jour de son mariage. Le bey, qui n’aimait pas la petite fille, ne se refuserait certainement pas à cet arrangement.

Elle comptait en même temps sur une suprême consolation : elle voulait à tout prix revoir Maimbert, ne fût-ce que quelques minutes. Elle lui devait les seuls momens de bonheur complet qu’elle